Boulogne sur mer 22 fevrier : compte-rendu d’un procès raciste

Récit du procès des inculpés le 22 février au tribunal de Boulogne-sur-Mer, suite à la manifestation du 23 janvier à Calais.

Il est 14h00.
Nous sommes venu-e-s de Paris assez nombreuses et nombreux pour remplir avec les copains de Calais la salle du Tribunal de Boulogne-sur-Mer, ce petit, joli et propre bâtiment, inséré dans un quartier ancien. Personne ne regarde depuis les fenêtres fermées, personne ne descend dans la rue. Seulement une pluie fastidieuse qui imprègne nos banderoles.

Aujourd’hui passeront devant le tribunal les huit camarades inculpés suite à la manifestation du 23 janvier à Calais en solidarité aux migrant-e-s. Suite aux nombreuses interpellations du même soir, 15 camarades avaient fait 24h de GAV. Ensuite, quatre ont été relâchés sans poursuites (pour l’instant), trois Italiennes ont été enfermées trois jours en centre de rétention administrative (CRA) pour ensuite être relâchées sans poursuites (pour l’instant), huit camarades sont passés en comparution immédiate le 25 janvier. En conclusion, deux Français sont mis sous contrôle judiciaire et six migrants en prison jusqu’à aujourd’hui, jour de leur procès.

Les premiers inculpés à rentrer dans la salle sont les deux camarades français. Ils ont le droit de s’assoir sur la seconde rangée de bancs, avec nous, dans l’attente de leur procès. Quelques regards souriants, quelques mains serrées, une bouteille d’eau glissée aux copains. Les six autres camarades ne sont pas là, on les imagine encore menottés dans les couloirs du Tribunal, en attente d’être jugés pour avoir manifesté…

Dans la salle remplie de camarades venu-e-s en soutien, on reconnaît très facilement deux fascistes… Alors qu’on commence à s’inquiéter, on comprend qu’il y a une autre personne qui passera au tribunal avant nos camarades : un fasciste.
Ce qui lui est reproché est d’avoir participé à une manifestation interdite de l’extrême droite le 20 février à Calais.
On entend, parmi ses anciennes condamnations : détention d’arme, violence, dégradations, provocation à la haine, outrage, manifestations de racisme.
Sans vouloir trop s’attarder sur l’histoire de cet énième fasciste, cela nous rappelle comment cette région est de plus en plus blessée par la peur et le racisme de ceux qui veulent expulser, mais aussi renforcée par la lutte et la solidarité de ceux qui veulent résister et accueillir.

A l’écoute de son jugement (mis sous contrôle judiciaire et interdit du Nord-pas-de-Calais), on invite vivement lui et ses deux potes à quitter la salle. Nous commençons à entrevoir la haine du procureur du Nord-Pas-De-Calais. Il menace de nous faire taire. Il rappelle que nous sommes dans le lieu de la « justice », pas celui pour manifester. Mais cela résonne bizarrement dans nos oreilles, puisque on le sait bien : le procès d’aujourd’hui est un procès politique pour réprimer la mobilisation et les luttes des migrant-e-s.
Non Monsieur le préfet, on ne va pas se taire !

*

Finalement les six autres camarades rentrent dans la salle.
On applaudit fort, certains se tournent vers nous pour nous lâcher un sourire. Avec eux, une bonne quantité de flics entre en scène. Ils n’arrêteront jamais de regarder le public, menaçants.

Les huit camarades sont appelés à rejoindre le centre de la salle, devant la cour. Ils sont appelés un par un, suivis des deux traducteurs.
Aux six migrants, ils reprochent de s’être « approchés frauduleusement du bateau Spirit of Britain avec l’intention d’aller en Angleterre ». Cela est un délit du code du transport, nous rappelle la cour, qui semble être assez ennuyée par ce procès…
Aux deux Français, ils reprochent d’avoir « favorisé l’embarquement et le débarquement de passagers clandestins ». Cela aussi est une délit du code du transport. On remarque d’ailleurs la description que la cour fait des deux camarades, en relisant les procès verbaux (PV) : « un visiblement méditerranéen, l’autre visiblement européen ». Le racisme se laisse entendre dans chaque mot prononcé dans cette salle de justice française…

A la demande du juge, la défense intervient pour remarquer les erreurs de procédures présentes durant l’interpellation des six migrants sur le bateau. Ils soulignent que l’on ne peut pas interpeller quelqu’un si l’on n’est pas sûr de sa participation à l’infraction pour laquelle il sera poursuivi ensuite, de la même manière que l’on ne peut pas interpeller toutes les personnes présentes sur un lieu d’infraction sans distinction. Soulignant la présence de travailleurs et de passagers anglais sur le bateau Spirit of Britain, l’avocat veut faire remarquer la façon aléatoire dont les huit camarades ont été arrêtés le 23 janvier dans le port de Calais.

Les premières bizarreries de ce procès politique commencent à émerger.
Apparemment, l’interpellation a été faite suite à la reconnaissance des huit camarades, parmi d’autres arrêtés le 23 janvier, par le commandant de bord du ferry.
L’avocat questionne la pertinence de ce fait : tout d’abord le commandant était sur le haut du navire, donc de quelle manière aurait-il pu communiquer aux policiers les personnes à interpeller ? Deuxièmement, dans les PV, le commandant disparait complètement, pour ne plus être nommé. Aucun PV du commandant n’est d’ailleurs présent dans le dossier de la défense.
L’avocat continue : si l’interpellation est illégale, alors toute la procédure est illégale, de la GAV jusqu’à la prison. Il demande ainsi l’annulation de toute la procédure.

La défense essaye de poser que les huit inculpés sont les proies d’un État français de plus en plus sécuritaire, où le contrôle des frontières et la machine à réprimer des CRA et des prisons jouent le même jeu pervers.
Il est évident que les huit camarades sont pris en otage pour servir d’exemple aux autres, pour empêcher que d’autres actions comme celle du 23 à Calais ne se répètent, pour que les migrant-e-s se limitent à vivre dans une « jungle » au bord de la mer ou dans les nouveaux containers sécurisés qui les attendent à l’expulsion du camp…
Il est évident que l’État et la justice française veulent des migrant-e-s qui ne disent pas un mot, pas une revendication, pas une révolte.
Le 23 janvier leur a démontré pour une énième fois que cela n’est pas le cas.

*

Le théâtre de la répression rentre en scène.
Monsieur le procureur du Nord-Pas-de-Calais prend la parole et raconte :

« Je me suis rendu sur place moi-même ! J’ai moi même constaté qu’il n’y avait personne d’autre sur le port. J’ai même pris des photos avec mon téléphone !
Les migrants ont bien pu être interpellés, comme la police l’a fait !
Je commence à croire que la défense n’est pas venue ici aujourd’hui avec sa bonne foi ! ».

L’avocat, comme nous tous, éclate de rire.
Comment un procureur de la République peut-il servir de témoin au procès qu’il préside ?
L’envie du procureur de vouloir à tout prix inculper les huit camarades est flagrante. Et on en est qu’au début. Il affirmera ensuite qu’il n’aura pas pu étudier tout le dossier de la défense, puisque il l’a reçu par fax et qu’il aurait par contre fallu l’appeler par téléphone, enfin !
Dans le public, on se regarde entre nous et on se demande s’il ne s’agit pas d’une mauvaise pièce de théâtre …

*

On passe aux faits.
Un par un, les copains sont invités à rejoindre le centre de la salle devant le juge.

« Comment vous êtes-vous trouvé sur le bateau ? »
« On a suivi le groupe ». L’avocat rejoint l’inculpé.
« Comment avez-vous pénétré dans le port qui était entouré de grilles ? »
« On a suivi les gens ».

Cette réponse, il est obligé de la répéter deux fois, le juge semble ne pas vouloir entendre.

« Le grillage était déjà ouvert ».
« Quel était l’objectif de monter sur le bateau ? Est-ce que vous vouliez aller en Angleterre ? »
« Oui, je veux aller en Angleterre. Mais je ne pensais pas y aller avec ce bateau ».
« Pourquoi avez-vous quitté le Soudan ? Voyagez-vous seul ? »
« Oui, je voyage seul ».
« Comment êtes-vous monté sur le bateau ? »
« Par la passerelle », (qui selon la partie civile était retirée au moment de l’assaut au bateau).

La même scène se répète six fois, pour tous les camarades.
Bizarrement, le juge ne demande pas aux Syriens et aux Afghans « Pourquoi êtes-vous venu en France ? », comme il l’a fait avec le premier camarade soudanais. Peut être a-t-il réalisé tout d’un coup que cela n’est pas un jeu, mais qu’il s’agit de personnes qui cherchent refuge ailleurs à cause d’une guerre jouée par les Occidentaux chez eux ? Peut être a-t-il pensé qu’être migrant ne devrait pas constituer un crime ?
Non, visiblement la deuxième question n’aura pas tant de succès dans cette cour de Boulogne-sur-Mer…

Ça sera plutôt la défense qui posera certaines questions aux migrants, pour rappeler la réalité qui se joue en dehors de ce bâtiment de justice.
« Pourquoi êtes-vous ici ? »
« Est-ce que vous êtes en danger chez vous ? »
« Comment avez-vous vécu vos quatre dernières semaines en prison ? »

Pendant l’interrogatoire des six camarades, les questions visent à criminaliser leur présence en France, plutôt qu’à démontrer leur culpabilité face aux accusations qui leur sont faites.
A un moment donné, le juge se lâche même avec un « Mais pourquoi la France ? Avec tous les pays dans le monde, enfin ! »
Non Monsieur le juge, cela n’est pas un jeu, c’est une lutte pour la vie et la liberté !

*

Avec le peu de traduction qui est faite aux non francophones, je me demande s’ils auraient répondu de la même façon aux questions de la cour, des avocats, du procureur s’ils avaient bénéficié d’une traduction complète.
Pendant tout le procès, je me suis plusieurs fois posée cette question : aujourd’hui, dans cette salle, les copains ont-ils tous les mêmes moyens de se défendre ? De comprendre de quoi ils sont accusés ? D’entendre les mots racistes qui leur sont adressés ? De relever la subtilité mesquine d’une cour qui fait semblant de ne pas savoir ce qui se passe au-delà de ces frontières et d’ignorer l’implication de l’État français dans tout cela ?
Visiblement pas. Un système qui est inégal dès son origine.
Mais cette cour aujourd’hui n’aura pas le temps d’expliquer tout ça aux six camarades, les traducteurs ne suffiront pas à traduire les blagues.
Le seul but est d’aller vite et de frapper fort.

*

Plusieurs fois le juge revient sur les PV des camarades.
Apparemment il y a un mois, en GAV, ils avaient déclaré des choses différentes de celles qu’ils déclarent aujourd’hui au tribunal. Mais de quelle façons les interrogatoires ont-ils été menés ? De quelle façon les six camarades ont pu lire et comprendre, pour ensuite signer, leurs PV écrits en français ?
Heureusement la défense souligne la façon peu claire dont les questions en GAV ont été posées aux non-francophones.

*

« Quelqu’un vous a-t-il empêché de monter sur le bateau ? »
« Non ».
« Vous êtes-vous cachés ? »
« Non ».
« Y étiez-vous coincés ? »
« Oui ».
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il y avait la police ».
« Vous vouliez descendre du bateau ? »
« Oui ».
« Tout le monde a été interpellé ? »
« Non ».
« Pourquoi ? »
« Je ne sais pas ».
« Merci Monsieur le juge, j’ai fini ».

La défense veut démontrer qu’il ne s’agissait pas d’un départ clandestin de la France vers l’Angleterre, mais que la journée du 23 janvier entrait dans le cadre d’une action politique de lutte. D’ailleurs tous les huit camarades confirmeront cette version : oui, on a participé à une manifestation, non aucun Européen ne nous a piloté, oui nous sommes capables de faire seuls nos choix !

Ainsi, on a droit à l’énième blague du procureur.
Il demande au 5e copain si l’équipage du bateau a empêché leur montée sur le bateau. Cela confirmerait leur infraction. Le copain répond que non, qu’il était pas au courant.
Alors le procureur blague fort : « Mais voyons, pourtant tout le monde le sait ! C’est de notoriété publique ! On le voit même sur BFM TV ! »
La salle explose d’un rire de rage à une telle démence.

*

Le juge lit le PV du capitaine de bord : « Les gens qui poussaient les migrants étaient de la mouvance No Borders ».
Avec cette magnifique transition, il ouvre les casiers des deux camarades français.

Toutes les questions qui leur sont adressées essayent de démontrer leur culpabilité en tant que militants. L’exposition des faits se fait ainsi assez vite. L’un des camarades réaffirme encore une fois sa solidarité. Le juge, avec un certain mépris et une forme de dérision lui demande : « Ehm…et jusqu’à quand pensez-vous continuer votre petite mission humanitaire ? ».
Le copain affirme qu’il ne sait pas encore et la lecture de son PV de GAV résonne fort dans la salle : « j’estime que la propriété privée est moins importante que la vie d’autrui ».

*

Le micro est à la partie civile.
En gros, ce qui est demandé aux inculpés est de payer une somme de presque 40 000 euros, pour le préjudice porté à l’image de la compagnie du bateau et les dédommagements à la société d’exploitation. La société P&O Ferries Calais a même le courage d’affirmer « se sentir prise en otage par la situation sociale et politique de Calais »…

*

Enfin, c’est au procureur de parler.
Encore une fois, il raconte un film des deux heures passées dans cette salle que personne d’autre n’a vu. Il parle d’un « complot sur la jungle », d’un flyer qui aurait invité les migrant-e-s à monter sur le bateau, que les Européens ont vendu aux migrants le mensonge qu’ils auraient pu arriver en Angleterre.

Il demande 1 mois ferme pour les six migrants. Pour les deux Français, il rappelle tout d’abord qu’ils se montrent sympathisants des principes No Borders (serait-il donc criminel d’être militant ?) et requiert 1 000 euros d’amende pour chacun.

Mais si les huit camarades ont été arrêtés sur le même bateau, sur quoi le procureur fonde-t-il cette différence énorme de peine ? Ne pas avoir la nationalité française ne serait-ce pas là la véritable infraction reprochée à ces arrêtés ? Est-ce un procès discriminatoire et politique fait aux migrants ?

*

C’est au tour de la défense..
Après 3 heures de procès, la salle fatigue dans l’attente d’un jugement d’une cour qui n’a plus envie d’entendre.
Le premier avocat revient davantage sur la base politique du procès : les migrant-e-s sont capables de choisir et d’agir par eux-mêmes, être No Borders n’est pas un crime, les PV ne sont pas suffisants pour les inculper. Le deuxième revient au contraire sur les vices de procédure et sur le fait qu’il ne s’agissait pas, dans aucun cas, d’un départ clandestin. Sans aucune interdiction d’entrer dans le port, le soupçon d’entrée frauduleuse ne peut pas tenir.
« Personne ne se cachait, il s’agissait d’une manifestation ! Ils voulaient se faire entendre et ils ont réussi à le faire ! »

*

Pause en attente du jugement.
Un thé et une clope sous la pluie.
Une camarade parisienne dit souriante : « Ça serait bien d’amener aussi du thé chaud aux instances au tribunal de Paris, de temps en temps ! »
On a finalement le temps de se recroiser entre camarades, d’échanger sur nos inquiétudes, sur la façon minable dont ce procès est mené. On discute des caisses de soutien qui se multiplient pour supporter les camarades inculpé-e-s, de l’expulsion imminente de Calais…

*

On rentre dans la salle.
On entend le jugement.
On crie de rage !

*

En colère, on sort du tribunal. Les caméras nous suivent seulement parce qu’elles entendent du bruit.

« Police partout, justice nulle part ! »
« Pierre par pierre, mur par mur, nous détruirons les centres de rétention ! »
« No borders, No Nations, stop deportation ! »
« Solidarité avec les réfugié-e-s ! »
« Liberti tutti, libere tutte ! »

Une trentaine d’entre nous se met sur le côté gauche du tribunal pour attendre les copains qui sont dans des camionnettes, les banderoles dépliées. Pour certains d’entre eux, ce n’est pas encore fini…

La cour rejette toutes les objections soulevées par la défense.
Pour six camarades, la confirmation d’1 mois ferme.
Pour les deux autres, une amende de 300 euros chacun avec sursis (dont l’un avec 150 euros sans sursis).
Pour la partie civile du procès, toutes les demandes sont rejetées, en l’absence d’éléments justificatifs.

Seule une condamnation à 1 euro d’amende pour dégradation de l’image de la P&O est retenue.

Mais cela n’efface pas le goût amer d’un jugement raciste comme celui de ce lundi 22 février, au Tribunal de Boulogne-sur-Mer. Entre la détention illégale en CRA des trois camarades italiennes et le jugement de culpabilité des six camarades avec 1 mois ferme, le message de la justice française est assez clair : la France forteresse se « protège » des non-Français, en les réprimant, les criminalisant, les inculpant. Cela n’a rien de nouveau : la chasse à l’étranger-e frappe quand il-elle se soulève et lutte pour une cause qui n’a rien d’humanitaire mais qui est profondément politique.

*

La confirmation ne se fait pas attendre.
Le lendemain, les six camarades sont sortis de prison. Pour deux d’entre eux, c’est la « liberté » sur le sol français, l’un avec un OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français) dans ses mains. Pour les quatre Afghans c’est le CRA de Coquelles. L’énième crime absurde qui leur est reproché et pour lequel ils se retrouvent à nouveau enfermés dans une prison est celui d’avoir donné leurs empreintes en Italie, pays où ils seront renvoyés prochainement…

Par contre, ce que le juge, le procureur et la partie civile n’ont pas pris en compte dans leur calcul est la solidarité de nos luttes, qui se renforce où ils bâtissent leurs frontières.
Ainsi, de la France, en passant par l’Italie, jusqu’à la Grèce, un appel a été lancé contre l’expulsion imminente de la « jungle » de Calais, la lutte continue : No Borders, No Nations !

Une personne solidaire

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