Al-Nosra, pièce centrale de la guerre d’usure américaine en Syrie ?

DécryptageDepuis décembre 2015, les États-Unis auraient délivré, selon Jane’s, 3 000 tonnes d’armes et de munitions à des groupes rebelles, infiltrés, sur le terrain, par la branche syrienne d’el-Qaëda.

25/04/2016

Le 21 avril, le secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg, a officiellement annoncé que la Russie maintenait une « présence militaire considérable » en Syrie en dépit de son désengagement partiel – une déclaration qui semble s’inscrire dans la stratégie américaine de la guerre d’usure en Syrie.

Dès le départ, Washington était au fait du nouveau contexte opérationnel marqué par la profondeur de l’implication russe en Syrie à travers le rôle des experts militaires dans l’encadrement renouvelé de l’armée syrienne et la restructuration du 4e corps de la troupe, sauf que l’annonce du patron de l’Otan est intervenue à la suite d’une série de déclarations d’hostilité sur l’« agressivité russe » et la menace incarnée par le potentiel nucléaire de Moscou en Europe, après la remise en cause de l’accord américano-russe sur les termes d’une solution politique en Syrie. Dès le départ aussi, l’initiative diplomatique de Genève ne semblait pas sérieuse. Les préalables requis pour des résultats effectifs n’étaient pas réunis.

En dehors de l’adoption du cessez-le-feu le 27 février dernier, les autres points d’engagement sont restés lettre morte. D’une part, la Jordanie n’a jamais transmis la liste des groupes terroristes qu’elle avait pour charge d’établir. Et alors même que, dès le départ, les parrains régionaux de la crise devaient s’entendre sur la mise en place d’une délégation représentative de l’ensemble des forces d’opposition, y compris les Kurdes exclus de Genève, cette exigence a été écartée conformément à la volonté de Riyad.

Plusieurs éléments troublants semblent indiquer que, derrière la litanie des manœuvres dilatoires de la trêve et du paravent diplomatique de Genève, la guerre d’usure a pour but de reconfigurer les rapports de force pour modifier les termes de l’équation politique.

(Lire aussi : La Syrie replonge dans la guerre générale)

 

Sociétés écrans
D’abord, la demande faite par Washington à Moscou d’épargner le Front al-Nosra dans les frappes menées en Syrie pour préserver des groupes comme Ahrar el-Cham ou l’Armée syrienne libre, qui restent très liés à la branche syrienne d’el-Qaëda et disposent dans certains cas d’une structure militaire qui a eu des conséquences désastreuses sur le terrain. Ce contexte a permis au groupe al-Nosra de reconstituer ses forces et de mener des offensives synchronisées sur plusieurs fronts en Syrie dans les provinces d’Alep, de Hama et de Lattaquié.

Deuxièmement, depuis décembre 2015, les États-Unis auraient délivré 3 000 tonnes d’armes et de munitions à des groupes rebelles, qui, sur le terrain, sont infiltrés par el-Qaëda ou reconnaissent leur allégeance à l’organisation. Cette information a été révélée par l’agence d’information militaire britannique Jane’s, sur la base de deux appels d’offres lancés sur le site FedBizGov.org recherchant des sociétés de fret maritime pour le transport de matériel militaire à partir de Constanta en Roumanie pour le port de Aqaba en Jordanie. D’après les informations que L’Orient-Le Jour a obtenues d’une source proche du dossier, cette livraison massive d’armement militaire a eu lieu en deux temps. Le premier cargo aurait quitté la Bulgarie le 5 décembre 2015 en direction de Constanta, avant de parvenir 10 jours au port de Aqaba en Turquie. Il transportait 81 containers de 994 tonnes d’armes, des Kalachnikov, PKM, canons mitrailleuses calibre 12,7, et 864 tonnes de missiles antichars, des missiles Factoria, des fagots ainsi que des obus de mortier de 82 millimètres. La deuxième cargaison aurait quitté la Bulgarie le 28 mars dernier à destination de la Jordanie où elle aurait appareillé le 4 avril. Elle transportait 2007 tonnes d’armements, dont 162 tonnes d’explosifs.
(Lire aussi : Syrie : les limites de la diplomatie… et de la guerre )

Toutes ces opérations d’acheminement de matériel militaire auraient été supervisées par Washington via des sociétés écrans en Bulgarie et en Roumanie à destination des deux pays qui ont en charge le programme d’entraînement et d’équipement des rebelles en Syrie, et coïncident avec le retrait partiel russe de Syrie et la reprise des hostilités à Alep. Or l’expérience démontre qu’au cours de ces trois dernières années l’envoi de matériel américain à des groupes dits « modérés » a fini dans une large mesure aux mains du Front al-Nosra. L’ancien leader du groupe Jabhet el-Thouwar avait lui-même, dans un témoignage édifiant, expliqué les modalités du deal informel conclu entre les combattants locaux et al-Nosra, auxquels plus de la moitié des armes étaient transférées. Le centre américain d’études des opérations militaires a lui-même observé au moment de l’offensive de Jisr el-Choughour dans le nord de la Syrie une coordination parfaite entre al-Nosra, Ahrar el-Cham et les groupes modérés dont la fonction avait été de couper les lignes d’approvisionnement pour empêcher l’acheminement de renforts à l’armée syrienne.

Les récents développements semblent indiquer que cette stratégie de la guerre d’usure, loin d’être épuisée, est plus que jamais renforcée pour bloquer toute perspective d’accord en l’absence de transformations décisives sur le terrain, qui permettraient de convertir les gains militaires en avantages diplomatiques et politiques, conformément aux visées géopolitiques globales des États-Unis.

 

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