Heurs et malheurs du Rojava, modèle nouveau à aiguiser…

ÉclairageLa région fédérale kurde en Syrie semble dessiner un espoir de démocratie équitable et égalitaire. Seule la fin de la guerre révélera sa fiabilité, pourtant déjà remise en cause.

03/06/2016

 

C’est dans le chaos de la guerre en Syrie que le Rojava s’est façonné un système politique et économique, pour le moins nouveau si ce n’est révolutionnaire. Coincés entre la frontière hermétique turque et celle de l’État islamique (EI ou Daech), les Kurdes de Syrie ont, contre toute attente, survécu à une situation désespérée.
« Dans un contexte de conflit comme celui-ci, où les ressources manquaient, les Kurdes étaient contraints de s’organiser pour assurer les services et pallier les manques », souligne Jordi Tejel, chercheur à l’Institut de hautes études internationales et du développement (Iheid) à Genève, et auteur de La question kurde : passé et présent. Pour autant, le Rojava s’est muni d’un dispositif politique original, reposant sur une idéologie marxiste héritée du PKK : le communalisme. Inspiré de penseurs tels que Proudhon, Max Weber ou encore Rousseau, et contrairement à d’autres régimes communistes, le modèle mis en place fonctionne par décentralisation.
Le système fédéral du Rojava est composé d’une structure à trois niveaux : les conseils municipaux, le gouvernement régional et le gouvernement fédéral. La gestion de la région autonome se fait à travers trois cantons, ceux d’Afrin, de Jazira et de Kobané. Les conseils municipaux, fonctionnant comme des ministères, ont autorité sur les villes avec le gouvernement régional. Sur le terrain, l’autorité des conseils municipaux l’emporte sur celle du gouvernement local (Rojava) et fédéral. Il s’agit en fait ici d’un système pyramidal inversé, accordant davantage de pouvoir aux communes.
Il y avait deux raisons principales à la décentralisation au Rojava lorsqu’ont été déclarés les premiers gouvernements de canton en 2014, explique Carl Drott, sociologue spécialiste de la question kurde. « Premièrement, les trois cantons ont été géographiquement séparés. Deuxièmement, l’idéologie de l’Apoism, basée sur les écritures d’Abdullah « Apo » Öcalan, soutient fortement l’idée d’un système populaire, où des conseils locaux et des organisations de sociétés civiles peuvent prendre des décisions, dirigées par des procédures démocratiques. »

 

(Pour mémoire : Le fédéralisme pour réunifier la Syrie ?)

 

Les femmes et les minorités
La part des femmes dans la société, la politique et la guerre s’apparente aux sociétés occidentales, malgré le conservatisme des régions alentour. Elles représentent 40 % des combattants des YPG, la branche armée du PYD, le parti politique au pouvoir. Chaque canton est présidé conjointement par un homme et une femme. Elles sont régulièrement mises en avant lors des interventions médiatiques. Les articles 27 et 28 du contrat social, sorte de Constitution mise en place en janvier 2014, confirment juridiquement cette égalité hommes/femmes. Art. 27 : « Les femmes ont le droit inviolable de participer à la vie politique, sociale, économique et culturelle. » Art. 28 : « Hommes et femmes sont égaux aux yeux de la loi. La Charte garantit la réalisation effective de l’égalité des femmes et oblige les institutions publiques à travailler à l’élimination de la discrimination entre les sexes. »
La place des minorités dans la Constitution témoigne également d’une démarche progressiste qui viole les carcans idéologiques pourtant bien ancrés dans cette région du monde. L’article 23 stipule que « toute personne a le droit d’exprimer son identité ethnique, culturelle et linguistique, ainsi que les droits dus à l’égalité des sexes », et « toute personne a le droit de vivre dans un environnement sain, basé sur l’équilibre écologique ».

 

(Pour mémoire : Les Kurdes, un peuple écartelé entre quatre pays)

 

Procédures informelles
Cette Constitution, brandie et ébruitée comme une prouesse par les médias, n’est pas sans failles. Malgré une volonté d’établir un système démocratique totalement décentralisé, les cantons ont établi des gouvernements « centraux » et des assemblées législatives. « La division des pouvoirs entre des organismes différents est très peu claire. Les procédures de prise de décisions réelles semblent être surtout informelles », estime Carl Drott.
Si la volonté du PYD d’édifier un modèle exemplaire est indiscutable, les moyens utilisés par le parti pour contrôler cette région contrecarrent certains principes de leur propre Constitution. « A priori, c’est un système qui avance vers l’autogestion, mais dans les faits, le PYD utilise ces mesures pour punir ou favoriser les siens », explique le chercheur. « Il y a des yazidis, des Arabes, des chrétiens dans toutes les instances au niveau local. Le facteur-clé n’est pas ethnique, mais partisan », explique-t-il.
Par exemple les autorités centrales du Rojava essayent de développer un système de législation, inspiré des pays européens. « Mais en même temps, les organisations populaires, censées être extérieures à l’arbitrage, s’immiscent dans les procès même lorsqu’il s’agit des crimes les plus graves », fustige le sociologue.

Violations
Dans le dernier rapport de l’ONG Human Rights Watch (HRW), on peut lire que « les autorités de ces régions ont commis des arrestations arbitraires, des violations du principe de régularité des procédures et ont échoué à agir face au problème des meurtres et des disparitions non élucidés ». À propos des réfugiés et des minorités, « HRW a reçu de nombreuses plaintes détaillées de réfugiés et d’activistes syriens dans le sud de la Turquie, selon lesquels les troupes des YPG avaient déplacé par la contrainte un grand nombre d’Arabes sunnites des régions reprises par les YPG à l’EI et avaient confisqué ou incendié leurs maisons, leurs commerces et leurs récoltes ». Cependant, les autorités kurdes syriennes ont nié toute politique de déplacement forcé ou autre ciblage des Arabes, d’après le même rapport.
Le PYD tente réellement de créer une coexistence pacifique entre les différentes communautés. « En même temps, il fait preuve de tendances autoritaires » qui rendront difficile la mise en œuvre de cette politique, souligne Carl Drott. Les conditions de guerre compliquent la mise en œuvre d’une réelle démocratie, et il est encore trop tôt pour affirmer que ce système sera à la hauteur de tant d’espoirs.

 

Pour mémoire
Autonomie kurde en Syrie : « Effet d’annonce » ou « perspective de travail » en vue d’une reconnaissance ?

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