Contre la criminalisation du mouvement social, un appel‏

Alors que l'appel du parquet contre la libération de trois des 
quatre personnes arrêtées dans le cadre de l'enquête sur l'incendie 
d'une voiture de police le 18 mai dernier à Paris est examiné jeudi 2 
juin, plus de 25 intellectuels, dont Etienne Balibar, Ludivine Bantigny,
 Jacques Rancière ou encore Sophie Wahnich, lancent un appel contre des 
procédures qui « ne sont commandées que par un souci de réprimer le 
mouvement contre la loi Travail ». « Nous appelons à déceler, traquer et
 rendre public les agissements et les abus de cette sorte de police 
politique », écrivent-ils.
 
Personne n'ignorait, à l'issue du 
cortège parisien du 17 mars et de la répression brutale des manifestants
 qui tentaient de se réunir en assemblée à Tolbiac, les moyens policiers
 et judiciaires qui seraient engagés pour casser le mouvement contre la «
 loi travail » : coups de matraques et de flashballs, gazages, 
arrestations, et toute une litanie de procès pour violence, outrage et 
rébellion. En plus de 2 mois de mouvement social, ce sont ainsi des 
milliers d'étudiants, de lycéens, de grévistes ou de simples 
manifestants qui ont expérimenté l'une ou l'autre de ces formes de 
traitement arbitraire.
 
Cependant, ces dernières semaines ont vu 
la répression s'intensifier et s'enrichir de tactiques inédites. Parmi 
elles, l'ouverture d'instructions criminelles pour « tentatives 
d'homicide volontaire  sur personne dépositaire de l'autorité publique 
». C'est le motif pour lequel un lycéen nantais est  maintenu en 
détention provisoire, depuis la mi-mai, suite à une manifestation où un 
policier avait été pris à parti et tabassé.
Cette très grave 
accusation est désormais utilisée à l'encontre de 5 personnes 
soupçonnées d'avoir participé à une manifestation interdite contre les 
violences policières, pendant laquelle une voiture de police avait été 
incendiée sur le quai de Valmy.
 
Alors que les poursuites contre 
les policiers impliqués dans la mise à mort ou la mutilation de citoyens
 sont très rares, ou presque systématiquement abandonnées, le saccage 
d'un véhicule de police - dont les occupants échappés n'auront souffert,
 finalement, que de « légères contusions » - enclenche ici une procédure
 prétendant se finir aux assises. Gageons qu'aucun magistrat n'ouvrira 
d'enquête pour tentative d'homicide dans le cas du jeune homme atteint à
 la tempe par une grenade de désencerclement le 26 mai. Et toujours 
plongé dans le coma.
 
Si la qualification de « tentative de 
meurtre » pour l'incendie de la voiture paraît extravagante, le 
principal tort des inculpés semble d'avoir été ciblés et surveillés par 
les services de renseignement, qui fonctionnent alors à la manière d'une
 police politique. Dans cette affaire, l'identification des mis en 
examen a reposé sur un témoignage anonyme s’avérant être celui d’un 
policier de la direction des renseignements de la préfecture de police, 
dont le nom et la fonction apparaissent dans le dossier.
 
Comme 
dans d'autres cas où le parquet s'appuie sur des « notes blanches » 
transmises par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), 
il s'agit d'attester l'appartenance des personnes interpellées à des 
groupes politiques jugés dangereux - en raison, par exemple, de leur 
implication supposée dans la contestation de rue.
 
Après tout, 
puisque ces procédures ne sont commandées que par un souci de réprimer 
le mouvement contre la loi Travail dans son ensemble, et non par 
l'examen rigoureux des faits, il n'est pas surprenant que les preuves 
manquent. Les affirmations d'agents des renseignements devenus « témoins
 anonymes » suffisent alors à construire un dossier, afin de désigner 
des coupables idéaux à jeter en pâture à l'opinion.
 
La vacuité 
des dossiers contre les quatre personnes interpellés a conduit la 
justice, la semaine dernière, à remettre en liberté trois d'entre eux, 
dont un étudiant de Paris 8. La décision du parquet de faire appel de 
ces libérations, ainsi que la récente arrestation d'une 5e personne 
accusée d'avoir participé à l'assaut contre la voiture (mise en examen à
 son tour pour tentative de meurtre), s'accordent avec  la détermination
 du gouvernement à criminaliser coûte que coûte le mouvement social, et à
 donner satisfaction aux revendications les plus régressives des 
syndicats policiers. Après le passage en force au 49-3, et à la veille 
de l'Euro 2016, le gouvernement cherche à enterrer une bonne fois pour 
toutes l'opposition à laquelle il est confronté depuis le mois de mars, 
notamment dans la rue. Le renseignement policier est convié à participer
 à cet effort, comme il avait été sollicité pour museler l'opposition 
écologiste au moment de la COP21, ou plus récemment pour interdire de 
manifester certains militants rennais et parisiens.
 
Conscients 
du danger que la banalisation de ces pratiques policières fait peser sur
 la vie publique du pays, et refusant que l'existence de tant de jeunes 
gens puisse en être irrémédiablement affectée, nous appelons à déceler, 
traquer et rendre public les agissements et les abus de cette sorte de 
police politique. Nous demandons l'abandon des charges de « tentatives 
d'homicide volontaire » contre tous les inculpés de Nantes et de Paris, 
et incitons à soutenir les personnes ciblées par la répression du 
mouvement contre la loi Travail.
 
 
Premiers signataires :
 
 
Etienne
 Balibar, philosophe; Ludivine Bantigny, historienne, université de 
Rouen; Antonia Birnbaum, professeure de philosophie, Université Paris 8;
  Florence Bouillon, département de sociologie, Paris 8; Anne Clerval, 
géographe, Université de Marne-la-Vallée; Vanessa Codaccioni, 
professeure de sciences politiques, Université Paris 8; Marie Cuillerai,
 professeure, université Paris 7; Sonia Dayan-Herzbrun, professeure 
émérite à l'université Paris Diderot; Stéphane Douailler, professeur de 
philosophie, Université Paris 8; Jules Falquet, sociologue, Paris 7; 
Fabrice Flipo, Institut Mines-Telecom; Laurent Jeanpierre, professeur de
 science politique, Université Paris 8; Mathilde Larrère, historienne, 
Paris Est Marne la Vallée; Eric Lecerf, professeur de philosophie, 
Université Paris 8; Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire; Frédéric
 Lordon, philosophe; Patrice Maniglier, Université Paris-Ouest Nanterre;
 Frédéric Rambeau, Université Paris 8; Jacques Rancière, philosophe; 
Matthieu Renault, professeur de philosophie, Université Paris 8; 
Juliette Rennes, enseignante-chercheuse, EHESS; Guillaume 
Sibertin-Blanc, universitaire, Toulouse; Etienne Tassin, Université 
Paris 7; Eleni Varikas, professeur émérite, Université Paris 8; Patrice 
Vermeren, directeur du département de philosophie de l'Université Paris 
8; Sophie Wahnich, historienne.
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