Les ambiguïtés du triangle USA-Turquie-Kurdes au cœur de l’offensive contre Manbij

08/06/2016

Les Forces démocratiques syriennes (FDS, coalition arabo-kurde) poursuivaient, hier, leurs attaques contre le groupe État islamique (EI) dans la province d’Alep, en progressant simultanément sur trois axes, et ne se trouvaient plus qu’à 2 km à l’est, 6 km au sud-est et 7 km au nord-est de la ville stratégique de Manbij.

Cette offensive qui a nécessité plusieurs mois d’efforts et de préparatifs est la contrepartie de l’engagement kurde dans la bataille de Raqqa. La traversée de l’Euphrate et la prise de la ville ont pour ultime objectif la jonction entre les trois cantons d’Afrin, Kobané et Jazira qui forment le Rojava (l’entité fédérale kurde en Syrie).

Planifiée depuis plusieurs mois, l’offensive sur Manbij supposait la reprise du barrage stratégique de Techrine le 26 décembre 2015 par la coalition militaire arabo-kurde, appuyée par les raids de la coalition internationale conduite par les États-Unis et qui devait permettre la progression le long du fleuve pour contrôler le corridor stratégique qui s’étend sur 60 km de long et 90 km de large, Jerablus-Manbij-al-Bab, et cloisonner une à une les localités. Mais l’offensive des Kurdes dans une zone tribale dont la composante majoritaire est arabe et turkmène rendait indispensable la conclusion d’alliances avec des tribus locales.

L’attente tactique des FDS pour s’assurer du soutien des groupes locaux a repoussé le début des opérations au 31 mai dernier. Ainsi, la coalition composée de 3 000 combattants parmi lesquels 2 500 Arabes a doté les Kurdes d’une légitimité suffisante pour pénétrer dans une zone ethno-confessionnelle diversifiée et protéger les populations locales contre un éventuel nettoyage ethnique.

Quant à Washington, il s’est illustré à la fois par un soutien décisif à l’action des FDS et sa passivité lors de l’attaque anticipée menée par l’EI et coordonnée avec la Turquie contre ses mêmes forces à Mareh pour endiguer leur progression.
(Lire aussi : Heurs et malheurs du Rojava, modèle nouveau à aiguiser…)

 

Instrumentalisation
Dans ce contexte opérationnel, l’apparente absence de réaction forte de la part des Turcs tend à faire oublier l’appui militaire massif d’Ankara dans l’offensive de Mareh aux combattants de l’EI, qui compte une majorité écrasante de Turkmènes dans cette région.

Cette configuration est une nouvelle démonstration des contradictions et de l’ambiguïté de la position américaine sur le terrain en Syrie. Si les Kurdes sont bien les alliés tactiques de Washington, Ankara, membre de l’Otan, n’en reste pas moins le grand partenaire stratégique dont il est impératif de ménager les intérêts et auquel il faut offrir des garanties.

À la suite de l’annonce faite le 16 mars dernier (par 150 représentants de partis kurdes, arabes et assyriens) de la formation d’une Fédération kurde du nord de la Syrie (Système uni démocratique du nord de la Syrie et du Rojava), le département d’État américain a fait connaître son opposition à ce projet en rappelant que l’objectif des Américains en Syrie était de combattre l’EI et non de soutenir les revendications autonomistes kurdes en Syrie, Washington souhaitant « l’unité et l’intégrité territoriale de la Syrie », selon les termes de Mark Toner.

Ces déclarations ont aussitôt été nuancées par le Pentagone américain qui a réaffirmé le soutien aux FDS dont il a favorisé la création. Il semble qu’en l’absence de forces capables de combattre efficacement l’EI et de s’emparer de ses bastions, Washington n’a d’autre choix que de jouer la carte kurde en Syrie. Le refus d’Ankara de s’impliquer contre l’EI – principale pomme de discorde entre les deux alliés évoquée par le président Obama dans une longue interview au New York Times – a suscité de vives tensions dans la relation entre les deux. Pour autant, les Américains ne semblent pas encore prêts à compromettre leur partenariat stratégique avec Ankara en soutenant les velléités autonomistes kurdes, une réalité qui poussent les Kurdes à maintenir des liens étroits avec Moscou.

 

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