Les exactions des Hachd al-Chaabi poussent-elles les sunnites dans les bras de l’EI ?

Les milices majoritairement chiites combattant le groupe ultraradical sont accusées notamment de crimes de guerre à l’encontre de civils dans plusieurs régions irakiennes.

27/06/2016

Depuis la création des Forces populaires de mobilisation (FMP, ou Hachd al-Chaabi en arabe, appelées également Unités de mobilisation populaire) à l’été 2014, de nombreux rapports et témoignages font état d’abus et d’exactions de la part de ces combattants.

Engagées dans la lutte contre l’État islamique (EI) dès sa montée en puissance en Irak début juin 2014 et à l’appel de l’ayatollah Ali Sistani, ces milices posent problème. Composées de 60 à 70 groupes et milices, et de plusieurs dizaines de milliers d’hommes – certains observateurs estiment leur nombre entre 60 à 90 mille hommes–, les FMP sont majoritairement chiites. Cette appartenance peut être problématique dans la mesure où les populations résidant dans les zones tenues par l’EI sont très majoritairement sunnites. Accusées de complicité – réelle ou supposée – avec l’EI, elles pourraient donc faire face aux représailles des FMP, dont de nombreux combattants ont perdu des proches aux mains du groupe ultraradical.

Depuis le mois de janvier, deux rapports de Human Rights Watch (HRW) et deux rapports d’Amnesty International, entre autres, ont été publiés, dénonçant les crimes de guerre et les exactions qu’auraient commis les FMP au cours des opérations lancées pour reprendre des territoires à l’EI. Racket, enlèvements, meurtres, disparitions forcées, viols, pillages… font partie des nombreux crimes reprochés à ces milices. Pour Renad Mansour, chercheur irakien associé au Carnegie Middle East Center à Beyrouth, ces accusations sont « inévitables ». Le problème avec le Hachd al-Chaabi, explique le chercheur, vient du fait qu’il représente une coalition considérable de groupes et de milices issus de backgrounds extrêmement variés. Leurs leaders sont donc dans l’incapacité de contrôler une coalition tellement décentralisée. Il n’y a pas de structure de commandement direct, « ce qui permet aussi à certains de prétendre faire partie des FMP, comme par exemple des Turkmènes, présents sur le terrain à Kirkouk, et qui se battent sous le nom de Hachd al-Chaabi contre des peshmergas ».

Les antagonismes confessionnels entre les civils sunnites, d’une part, et les milices chiites, d’autre part, suffisent-ils toutefois à expliquer ces violences dont sont accusés les combattants ? Il ne semble pas que cela soit aussi simple. Il est vrai que les FMP sont majoritairement chiites et ont été « légitimés » par l’ayatollah Sistani. Mais il existe également des groupes de combattants chrétiens et sunnites, nuance Renad Mansour, pour lequel, malgré toutes leurs tentatives de ne pas passer comme exclusivement chiites, les FMP restent perçues comme telles. « Dans diverses provinces irakiennes, de nombreux combats ont eu lieu pour des terres, pour le pouvoir ; oui, souvent les divergences confessionnelles sont à prendre en compte, mais l’aspect tribal, primordial pourtant, est souvent ignoré », explique également le chercheur irakien. En outre, relève-t-il, « de nombreuses idéologies totalement différentes se côtoient au sein même des FMP ». Certains groupes sont par exemple très proches de l’Iran, d’autres au contraire sont contre l’influence de la République islamique, comme les Brigades de la paix (Saraya al-Salam).

(Lire aussi : Quel avenir pour Fallouja, libérée après un mois de combats ?)

 

Commission d’enquête
Dans ce contexte, le gouvernement de Haïder al-Abadi a mis en place une commission des droits humains chargée d’enquêter sur les crimes de guerre qu’auraient commis les FMP. Deux raisons expliquent cette décision, d’après M. Mansour. D’abord, Haïder al-Abadi « ne veut pas que le leadership des FMP soit au pouvoir parce que beaucoup de ses membres se trouvent tout simplement hors de sa juridiction, et il ne peut donc pas les contrôler ». L’idée serait donc de les institutionnaliser pour mieux les surveiller. Deuxièmement, ces crimes et abus saperaient tous les efforts du gouvernement Abadi pour combattre l’État islamique. « Il aurait alors beaucoup de mal à convaincre les sunnites (première cible des exactions des FMP) de revenir dans le giron du gouvernement et de lui refaire confiance », estime le chercheur, alors que les revendications sunnites, non prises en compte par le gouvernement du prédécesseur du Premier ministre Abadi, Nouri el-Maliki, sont justement l’un des facteurs principaux qui ont permis à l’EI de monter en puissance. La reprise de Fallouja devient donc une sorte de test en attendant la future libération d’autres villes comme Mossoul. Les civils qui résident dans des zones tenues par l’EI observent ce qui se passe pour voir comment se comporteront les FMP.
(Pour mémoire : Offensive de Fallouja : HRW appelle Bagdad à enquêter sur des abus contre les civils)

Alors que ces dernières tentent de devenir une force politique influente, leurs efforts pourraient être fragilisés si ces exactions s’avéraient vraies. Certains groupes de la coalition sont certes déjà affiliés à des entités politiques, comme les Brigades de la paix, affiliées à Moqtada el-Sadr, ou encore la Ligue des Vertueux – Aassaib Ahl al-Haq – proches de Nouri el-Maliki. Mais si une victoire militaire contre l’EI est une possibilité, une victoire politique serait chimérique si les exactions des milices sont prouvées, bien que les deux soient « nécessaires pour venir à bout de l’EI », d’après Renad Mansour, qui affirme qu’« il faut convaincre les populations qu’il y a une meilleure alternative à l’EI ». Dans les situations où les FMP commettent des crimes de guerre, il sera impossible de convaincre, donc de rallier, les populations visées par ces crimes. Au contraire, elles seront poussées dans les bras de l’EI qui justement se nourrit des griefs de ces civils, consacrant un cercle vicieux déjà en place.

Lire aussi
Quel rôle central pour les milices chiites à Fallouja?

Les sunnites, véritable enjeu de la bataille de Fallouja

 

Fallouja : les enjeux d’une bataille hautement symbolique pour l’EI

La présence de Qassem Souleimani sur le front de Fallouja inquiète les sunnites d’Irak

Publicités
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s