Quel avenir pour Fallouja, libérée après un mois de combats ?

Gilles Munier, secrétaire général de l’association Amitiés franco-irakiennes, répond aux questions de « L’Orient-Le Jour ».

Propos recueillis par Louis Witter (L’Orient-Le Jour -27/6/16)*

La présence et l’action de milices chiites à Fallouja cristallisaient les interrogations et les inquiétudes. Quel a été leur rôle dans la libération du centre-ville ?

Tout d’abord, il faut souligner que les combats n’ont pas totalement cessé à Fallouja. Ils ont cessé à Ramadi, ville qui a été libérée de l’État islamique (EI), mais les combats continuent un peu à Fallouja. La question se pose de savoir si les forces qui ont chassé l’EI sont des libérateurs ou des occupants chiites. Les Arabes sunnites de Fallouja et des tribus alentour perçoivent sans aucun doute l’armée gouvernementale et les milices comme des étrangers chez eux. Le problème est qu’une partie des miliciens chiites s’est engagée au sein même de l’armée irakienne et parfois n’obéit qu’à ses anciens chefs. Il y avait, certes, des groupes chiites qui étaient positionnés tout autour de Fallouja pour empêcher l’EI de fuir ou de partir dans d’autres directions, et ce sont les Américains qui ont demandé à ces groupes de ne pas participer directement à la reprise du centre de la ville. Aujourd’hui, le rôle des services spéciaux irakiens, dont font partie des ex-miliciens, est d’interroger, par exemple, les dizaines de milliers de réfugiés qui fuient la zone pour tenter d’intercepter d’éventuels combattants de l’EI qui se cacheraient parmi eux.

Au sein des quelque 85 000 déplacés de la bataille de Fallouja, selon l’Onu, peut-on justement craindre la présence de combattants de l’organisation de l’EI ?

Bien entendu. À partir du moment où le rapport de force se pose et où l’armée irakienne attaque Fallouja, soutenue par les bombardements américains sans qui les troupes gouvernementales n’avanceraient pas, il y a forcément des gens qui vont fuir les zones de combats. Des combattants de l’EI peuvent très bien se fondre dans les civils et les réfugiés pour partir ailleurs continuer à se battre, ce qui permet dès lors une possible guérilla contre les forces gouvernementales. C’est pour ça qu’ils sont répartis dans des camps pour pouvoir les interroger un à un. Mais lors de ces interrogatoires apparaissent certains problèmes également. Des problèmes de voisins qui se règlent par la dénonciation de qui a collaboré avec l’EI… C’est ici que malheureusement peuvent se régler les vengeances entre habitants.

Politiquement, qui va gérer le retour à la normale dans la ville ? Quelles sont les alternatives qui se présentent ?

Il s’agit d’un problème épineux en plusieurs points. Il est probable que les milices chiites, comme à Ramadi ou Tikrit, entrent dans les villes et s’adonnent à des pillages dans les habitations abandonnées. Ce qui fait que les rares habitants sunnites qui reviendront, car beaucoup sont placés dans des camps, ne voudront pas forcément vivre sous une tutelle gouvernementale ou chiite. On ne sait pas quand les quartiers et immeubles détruits seront reconstruits. Depuis dix ans et le passage des Américains qui ont quand même sérieusement détruit la ville de Fallouja, tout n’a pas été reconstruit. Cette reconstruction, si reconstruction il y a, sera difficile tant que le régime de Bagdad ne sera pas plus démocratique. Il risque d’y avoir pendant encore longtemps une guérilla qui causera la destruction des villes tant que les habitants de la région d’al-Anbar ne pourront décider eux-mêmes de la vie politique locale.

Cette victoire est déterminante pour les forces irakiennes et leurs alliés. Tous les regards se tournent maintenant vers Mossoul, le prochain grand enjeu militaire de cette guerre. Ces forces sont-elles en mesure de pouvoir libérer cette ville ?

Militairement parlant, la tâche s’annonce beaucoup plus complexe que ça. Mossoul est une ville bien plus vaste et qui compte bien plus d’habitants que Fallouja. Les forces irakiennes peuvent sûrement réussir à en chasser l’EI avec l’aide des bombardements américains. Mais l’EI a détruit de nombreuses églises et de nombreux temples yazidis, et s’est comporté de manière abominable avec les minorités religieuses de la région. Pour reprendre Mossoul, les forces irakiennes vont sûrement énormément bombarder. Mais si on bombarde totalement la ville, on détruira le passé précieux de Ninive, il n’y aura plus que des miettes où les islamistes combattront jusqu’au bout. Il y aura très probablement des centaines de milliers de civils en fuite qui trouveront refuge au Kurdistan. Mais, encore une fois, tant qu’aucune solution politique ne sera trouvée, les villes connaîtront toujours ces dissensions religieuses et de nouveaux combats pourront avoir lieu.

*Source : L’Orient-Le Jour

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