« Voilà pourquoi je n’ai pas peur de Fateh al-Cham… »

Abandonnés par la communauté internationale, particulièrement par les États-Unis, les Alépins, plutôt méfiants jusqu’alors vis-à vis des groupes les plus radicaux, perçoivent désormais leur libérateur comme des sauveurs.

TémoignagesAssiégés depuis le 17 juillet, les Alépins des quartiers rebelles célèbrent une première victoire des insurgés et font part de leurs espoirs à « L’Orient-Le Jour ».

08/08/2016

 

La bataille d’Alep n’est pas encore terminée. Les forces rebelles sont parvenues, selon elles, samedi à briser le siège imposé depuis le 17 juillet par les troupes loyalistes, en s’emparant du quartier progouvernemental de Ramoussa, à la périphérie sud de la ville. Il est toutefois trop tôt pour savoir s’ils parviendront à préserver leurs positions face aux bombardements du régime et de son allié russe.
Leur percée, qui a surpris la majorité des experts, a démontré, quoiqu’il arrive par la suite, la fragilité des forces loyalistes, malgré le soutien des Iraniens, du Hezbollah et de groupes irakiens et afghans sur le terrain. Cette fragilité apparente remet en question la capacité de Bachar el-Assad à reconquérir le reste des territoires perdus.

En 24 heures, l’espoir est revenu dans le camp des rebelles. Les scènes de liesse se sont succédé samedi soir et hier en ville. « Vous ne pouvez imaginer la joie des gens. Alep n’a pas dormi. Tous sont heureux et manifestent dans la rue, en dépit des bombardements intensifs des Russes et du régime », confie le président du Comité civil de la ville d’Alep-Est, Brita Hajji Hassan, contacté par L’Orient-Le Jour. La route permettant aux civils de s’enfuir et aux vivres hautement attendues de rentrer afin d’être distribuées n’est toutefois pas encore à 100 % sécurisée, selon M. Hassan. « Les voitures normales ne peuvent pas passer, car il y a des mines et d’énormes trous, les civils ne vont pas s’y risquer, d’autant plus que les bombardements se poursuivent à Ramoussa », résume Mohammad al-Khatieb, journaliste de l’AMC (Aleppo Media Center), contacté via l’application WhatsApp. « Le Comité civil de la ville va faire son maximum pour nettoyer la voie et en assurer la sécurité dans les prochaines heures, afin que les gens puissent l’emprunter », affirme de son côté M. Hassan. Pour l’heure, seuls deux à trois pick-up – le double selon d’autres sources – chargés en fruits et légumes en provenance d’Idleb ont pu entrer dans les quartiers rebelles.

(Lire aussi : Alep : pourquoi les Américains ont décidé de ne pas bouger)

Méfiance et peur
« Si je vous décris la scène aujourd’hui (hier), cela dépasse l’entendement. Avant la rupture du siège, on manquait de tout, de riz, de sucre, de produits de base… Personne n’osait sortir dans la rue, tant un climat de méfiance et de peur était palpable. Mais quand la bataille de Ramoussa a commencé, on peut dire que les gens ont changé, même physiquement. Ils se sont transformés, tout comme les expressions de leur visage », raconte Mohammad al-Khatieb.

Les 250 000 Alépins – 326 000 selon le Comité civil de la ville d’Alep-Est – pris au piège dans les quartiers est de la ville depuis plus de 30 jours, manquant de tout, ont acclamé les combattants libérateurs comme de véritables héros. Parmi eux, le groupe jihadiste Fateh al-Cham (ex-Front al-Nosra, qui s’est détaché de la maison mère el-Qaëda) s’est joint aux diverses factions rebelles présentes sur le terrain. Cette séparation avait justement comme objectif de rapprocher le Fateh al-Cham des autres groupes rebelles pour permettre de gagner des soutiens et de s’inscrire dans le paysage politique syrien sur la durée. En participant à la bataille d’Alep, aux côtés des autres forces rebelles, le groupe, composé de plus de 10 000 combattants, a gagné son premier pari. C’est, pour l’instant, le grand gagnant de la bataille d’Alep.

Abandonnés par la communauté internationale, particulièrement par les États-Unis, les Alépins, plutôt méfiants jusqu’alors vis-à vis des groupes les plus radicaux, perçoivent désormais leur libérateur comme des sauveurs. « Avant la bataille, les gens étaient contents de savoir qu’al-Nosra coupait définitivement les ponts avec el-Qaëda. En devenant Fateh al-Cham, le groupe a attiré de nombreux fans », confie à L’OLJ Rami*, un jeune Alépin des quartiers est. « Mais en brisant le siège d’Alep aux côtés de l’Armée de la conquête (Jaïch al-Fateh), et en sacrifiant leur âme, les combattants de Fateh al-Cham se sont rendus encore plus acceptables aux yeux de la population, poursuit-il. Jusqu’à présent, ces combattants ne sont pas rentrés dans la ville, mais sont restés à Ramoussa (à la périphérie de la cité), où les combats se déroulent. »

(Lire aussi : Clinton pourrait-elle changer la donne en Syrie ?)

« Les gens à Alep considèrent chaque combattant qui les défend comme un héros, sans distinction », décrit un Alépin réfugié en Turquie, interrogé par L’OLJ et qui a préféré garder l’anonymat. « Si quelqu’un m’aide et qu’il est mon ennemi, je dois le remercier. Je ne peux pas dire d’une personne qu’elle est un ennemi ou un terroriste sur le seul fait que nous n’avons pas la même opinion. Ce sont les actions qui comptent », estime Rami.

« Surtout les chrétiens… »

Dans l’esprit de ce jeune Alépin, comme dans ceux de nombreux Syriens du côté de la rébellion, le fait que Fateh al-Cham soit estampillé « groupe terroriste » par les Occidentaux, de la même manière que le groupe État islamique (EI), est injuste. « Fateh al-Cham est à 80 % composé de Syriens, et ceux qui ont pris part à la bataille d’Alep viennent de villes avoisinantes, d’Idleb, de Homs et de Hama », poursuit-il.

En gagnant les cœurs des habitants d’Alep, le groupe jihadiste a enregistré un succès politique important et met désormais les Américains dans une situation très délicate. Ces derniers, qui ont annoncé qu’ils considéraient toujours l’ex-Front al-Nosra comme un groupe terroriste, risquent de renforcer le groupe jihadiste s’ils le bombardent à nouveau. D’autant plus s’ils le font en coopération avec les Russes, comme le prévoiraient leur dernier accord de coopération. « Les gens autour de moi à Alep et ailleurs ont l’impression que les États-Unis vont frapper Fateh al-Cham, parce que Washington ne veut pas qu’Assad tombe. Et si les Américains les frappent, je suis sûr que beaucoup de Syriens s’engageront aux côtés de ce groupe », estime Rami.

S’ils ont célébré les combattants comme des héros, les habitants d’Alep restent toutefois prudents vis-à-vis des groupes les plus radicaux. « La première étape pour Fateh al-Cham était de briser le siège. Maintenant, on va voir comment ils vont s’y prendre dans les quartiers ouest et comment les civils seront traités. Surtout les chrétiens… », confie Rami. « À l’époque où l’EI a annoncé sa volonté d’instaurer un califat, beaucoup de combattants syriens l’ont quitté. Car pour les Syriens leur objectif premier est de faire tomber Assad », poursuit Rami. « Voilà pourquoi je n’ai pas peur de Fateh al-Cham, car il est certain que les Syriens l’abandonneront s’il agit comme l’EI. Et s’ils agissent mal, je serai l’un des premiers à m’opposer à eux », conclut-il.

* Le prénom a été modifié.

http://www.lorientlejour.com/article/1000669/-voila-pourquoi-je-nai-pas-peur-de-fateh-al-cham-.html

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