Erdogan, plus néo-ottoman que jamais au M-O

AnalyseLa bataille de Tal Afar, à la frontière irako-syrienne, lancée samedi 29 octobre par les milices chiites, risque d’allumer la mèche turque.

05/11/2016

Lausanne, 1923. Après plusieurs batailles remportées par le leader du mouvement national turc, Moustapha Kemal, les puissances alliées et les représentants turcs signent en Suisse un traité qui établit les frontières de la Turquie moderne. L’humiliation du traité de Sèvres qui démembrait complètement l’Empire ottoman, partagé en zone d’influence des puissances victorieuses de la Première Guerre mondiale, est oubliée. L’autonomie du Kurdistan turc et des territoires arméniens n’est plus mentionnée. Les revendications turques ont été entendues. Mais le statut de la province de Mossoul, disputée entre Turcs et Britanniques, est laissé en suspens.

Mossoul, 2016. Après seize jours d’offensive contre les jihadistes de l’État islamique, l’armée irakienne est entrée mardi dans la deuxième ville d’Irak. Le même jour, un convoi militaire turc, transportant notamment des chars et des pièces d’artillerie, s’est mis en route vers une zone proche de la frontière avec l’Irak, ont indiqué des responsables militaires à l’AFP. Le ministre turc de la Défense, Firki Isik, a justifié ce déploiement par le fait de « devoir faire face à toute situation dans le cadre de développements régionaux importants ». Le Premier ministre irakien, Haidar el-Abadi, a réagi le soir même en mettant en garde Ankara. « Nous ne voulons pas la guerre et nous ne voulons pas d’affrontement. Mais en cas d’affrontement, nous sommes prêts. Nous considérerons (la Turquie) comme un ennemi et nous nous en occuperons comme tel », a déclaré M. Abadi.

(Pour mémoire : Ankara accuse l’armée syrienne de viser des rebelles pro-turcs)

 

Cette escalade diplomatique n’est que le dernier incident entre Bagdad et Ankara depuis le lancement de la bataille de Mossoul. Estimant avoir un droit d’influence historique sur cette province, les Turcs veulent participer aux opérations, notamment pour contrer les velléités de l’Iran– par le biais de certaines milices chiites – et du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK)– proche de Bagdad– dans la région. Alliée aux peshmergas, dont les relations avec Bagdad et Téhéran ne sont pas au beau fixe, la Turquie dispose de plusieurs centaines de soldats stationnés dans la base de Baachiqa, dont la mission officielle consiste à entraîner des volontaires sunnites. Mais Bagdad, qui a réussi à trouver un compromis avec Erbil pour coordonner l’offensive, a écarté toute possibilité de participation des forces turques. L’enjeu dépasse largement le simple cadre de la bataille : l’Iran et la Turquie, qui n’ont jamais rompu leurs relations malgré leurs nombreuses divergences, se livrent une lutte d’influence qui pourrait modifier l’équilibre confessionnel dans la province de Ninive. Ankara se présente comme le défenseur des sunnites contre les exactions, maintes fois rapportées, des milices chiites, satellisées par Téhéran.

 

(Lire aussi : Pourquoi la bataille de Raqqa n’a pas encore commencé)

 

La mèche turque
La bataille de Tal Afar, à la frontière irako-syrienne, lancée samedi 29 octobre par les milices chiites, risque d’allumer la mèche turque. L’Iran, par le biais des milices chiites, veut assurer le retour dans la ville des Turkmènes chiites qui avaient fui pour éviter les massacres au moment de l’arrivée des combattants jihadistes. La Turquie craint aujourd’hui que les milices profitent de l’offensive pour se venger des Turkmènes sunnites, accusés d’avoir collaboré avec l’EI. La Turquie interviendra-t-elle si les milices entrent dans la ville ? C’est la grande question alors que ces dernières étaient jeudi à une quinzaine de kilomètres de Tal Afar.

Comme transcendé depuis l’échec du coup d’État en juillet dernier, le président turc Recep Tayyip Erdogan s’active aujourd’hui sur tous les fronts – Irak, nord de la Syrie, Raqqa – pour affirmer le rôle de la Turquie en tant que puissance régionale. Les médias turcs, proches du pouvoir, alimentent l’entreprise de propagande en remettant en question les frontières actuelles de la Turquie et en réclamant des droits historiques sur certaines anciennes provinces ottomanes. « Mossoul et Alep doivent revenir à la Turquie », estime par exemple l’éditorialiste du quotidien Yeni Safak, proche du pouvoir, dont les propos sont rapportés sur le site du Courrier international.

Mossoul, Alep, Raqqa : les Turcs veulent récupérer une part du gâteau et affaiblir leurs rivaux (le PKK et sa galaxie, et l’Iran). Pour cela, ils sont prêts à nouer des alliances assez contradictoires avec Moscou – pourtant parrain du régime de Bachar el-Assad et allié circonstanciel de Téhéran – et Washington – pourtant principal soutien de l’armée irakienne et des Kurdes syriens.
En 2011, la Turquie était prête à redevenir la puissance dominante de la région. Quelques années plus tard, du fait de ses mauvais choix stratégiques, elle semblait avoir été obligée à renoncer à ses ambitions. Mais c’était sans compter l’entêtement de Recep Tayyip Erdogan, dont la politique néo-ottomane est aujourd’hui plus assumée que jamais. Avec tout ce qu’elle sous-entend en termes de risques et d’imprévisibilité pour la région.

 

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