Irak: les autorités kurdes rasent des maisons au bulldozer et chassent des centaines d’Arabes de Kirkouk

Les autorités kurdes ont procédé à une vague d’attaques, démolissant des
maisons et chassant des centaines d’Arabes de Kirkouk, en représailles
manifestes d’une attaque menée le 21 octobre par le groupe armé se
désignant sous le nom d’État islamique (EI), écrit Amnesty International
dans un nouveau rapport publié lundi 7 novembre.

Ce rapport, intitulé ‘Where are we supposed to go?’: Destruction and
forced displacement in Kirkuk
[https://www.amnesty.org/en/documents/mde14/5094/2016/en/], dévoile que
des centaines d’Arabes de confession sunnite, qui bien souvent avaient
fui les combats et l’insécurité dans les provinces voisines, sont
expulsés de Kirkouk. Beaucoup se sont vus ordonner de retourner dans
leurs régions d’origine ou ont été confinés dans des camps parce qu’ils
sont soupçonnés d’avoir aidé l’EI à coordonner son attaque.

« Il est indéniable que les autorités à Kirkouk sont confrontées à de
graves menaces pour la sécurité, mais cela ne justifie pas de raser des
habitations au bulldozer et de déplacer de force des centaines
d’habitants arabes. Nombre des personnes concernées avaient déjà été
contraintes de quitter leur foyer en raison des violences qui ravagent
le pays. Aujourd’hui, elles sont une nouvelle fois déplacées de force ou
se retrouvent sans logement », a déclaré Lynn Maalouf, directrice
adjointe des recherches au bureau régional d’Amnesty International à
Beyrouth.

Au lendemain de l’attaque surprise menée par l’EI contre huit sites à
Kirkouk le 21 octobre, de nombreux habitants ont reçu l’ordre de quitter
le secteur et se sont vus confisquer leurs papiers d’identité. Parmi
eux, on dénombre environ 250 familles qui avaient déjà fui d’autres
provinces irakiennes et avaient cherché refuge et sécurité à Kirkouk.

Au moins 190 familles ont également été déplacées par les peshmergas
kurdes et les forces Asayish des villages de Qotan et Qoshkaya dans le
district de Dibis, dans la province de Kirkouk. La plupart ont été
transférées vers des camps pour personnes déplacées à l’intérieur de
leur pays ou se sont installées chez des parents dans les villages
alentour. Les forces de l’EI avaient attaqué une centrale électrique à
Dibis le 21 octobre, tuant 12 gardiens et employés.

« Expulser et déplacer de force des Arabes sunnites habitants de Kirkouk
est illégal et cruel. Les autorités kurdes doivent mettre fin sans délai
à la destruction illégale de biens civils et au déplacement forcé de
populations », a déclaré Lynn Maalouf.

« La destruction délibérée menée sans nécessité militaire est un crime
de guerre. Ordonner le déplacement de civils – sauf en cas de nécessité
pour leur propre sécurité ou en cas de nécessité militaire impérative –
constitue également un crime de guerre. »

Le rapport d’Amnesty International, fondé sur des entretiens avec des
dirigeants de communautés, des personnes déplacées, des habitants, des
militants et des responsables politiques locaux, est étayé par des
preuves photographiques de destructions et des déclarations de
représentants de l’État.

« Muhayman », dont le nom a été modifié pour des raisons de sécurité,
âgé de 40 ans, père de 10 enfants originaire d’un village situé au
sud-ouest de Kirkouk, a été déplacé à deux reprises par les forces
kurdes, la première fois en 2015 et la deuxième le 25 octobre 2016. Il a
raconté à Amnesty International que des hommes en uniforme militaire
sont arrivés à Kirkouk dans le secteur de Manshiya, dans le quartier de
Wahed Huzairan, et ont ordonné aux habitants de quitter les lieux avant
le lendemain matin. Le lendemain, ils ont été expulsés et des bulldozers
ont démoli leurs maisons jusque tard dans la nuit.

« Des peshmergas m’avaient ordonné de quitter mon propre village, alors
j’ai construit une maison ici… Maintenant nous sommes de nouveau sans
logement et nous sommes tous hébergés chez mon frère. Où sommes-nous
censés aller ? »

Le quartier, qui comptait des centaines d’habitations, a été
entièrement rasé, et seule une dizaine de maisons sont encore debout,
a-t-il déclaré.

« Ahmed », habitant de Kirkouk, dont la maison a été démolie le 25
octobre a raconté la panique qui s’est emparée des habitants : ils se
sont précipités pour sauver leurs affaires, alors que les tracteurs et
les bulldozers faisaient leur entrée dans le quartier. Un de ses
voisins, désespéré, s’est suicidé après avoir assisté à la démolition de
sa maison. D’autres habitants interrogés par Amnesty International ont
corroboré ce témoignage.

Un homme qui avait fui Diyala avec sa famille pour se rendre à Kirkouk
en août 2014 a déclaré que les forces de sécurité l’ont ouvertement
accusé de l’attaque de l’EI : « Nous sacrifions des martyrs pour
combattre Daesh [acronyme arabe désignant l’EI] et vous les faites venir
ici, et vous les cachez dans ces maisons. »

Il a été contraint de retourner à Diyala avec sa famille, malgré les
pratiques avérées d’homicides illégaux et d’enlèvements visant les
Arabes sunnites aux mains des milices.

Le gouverneur de Kirkouk s’est engagé publiquement à ne pas renvoyer des
personnes déplacées vers des zones toujours sous contrôle de l’EI et là
où des affrontements sont en cours, comme à Mossoul et dans sa région.
Aux termes du droit international et des normes internationales, le
retour de personnes déplacées dans leur foyer doit être volontaire.

Amnesty International a recensé des déplacements forcés répétés et la
destruction de maisons et de villages arabes par les peshmergas, qui
empêchent les habitants de villages arabes et les Arabes vivant dans des
villes mixtes arabes et kurdes de rentrer chez eux
[https://www.amnesty.org/en/latest/news/2016/01/video-banished-and-dispossessed-in-northern-iraq/].

« Au lieu de bafouer le droit international en expulsant de manière
arbitraire des civils de chez eux, les autorités kurdes et irakiennes
doivent offrir une protection à ceux qui ont déjà été déplacés ou
cherchent à se mettre à l’abri des combats, et doivent faciliter le
retour volontaire et sûr de ceux qui souhaitent rentrer chez eux », a
déclaré Lynn Maalouf.

Complément d’information:

Kirkouk se trouve sous le contrôle de facto du Gouvernement régional du
Kurdistan depuis que les forces gouvernementales irakiennes se sont
retirées du nord de l’Irak en juin  2014, lorsque l’EI s’est emparé de
vastes territoires dans le pays.

Si les manœuvres visant à renvoyer de force des habitants et des Arabes
sunnites déplacés sont antérieures à l’attaque de l’EI du 21 octobre,
elles se sont intensifiées depuis.

*   *   *

– L’Irak sur Squat!net
https://fr.squat.net/tag/irak/

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