Maroc : Mohcine Fikri, né en 1985, célibataire, vendeur de poisson : C’est le makhzen qui l’a tué.

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Vendredi 28 octobre 2016

Al Hoceima : Mohcine Fikri a été arrêté par plusieurs agents de la police à la sortie du port d’Al Hoceima. Ces derniers, l’ont arrêté pour contrôle. Ils lui ont saisi le poisson qu’il allait vendre au marché comme il le fait d’habitude. Sans prendre la peine de le mener au commissariat ni de rédiger un PV de police, les agents de police ont arrêté un camion poubelle avec benne à broyeur ordure et jeté le poisson saisi.

Mohcine désespéré, impuissant face à tant d’injustice, s’est jeté dans la benne à ordure. Mohcine est mort broyé dans une benne à ordure, avec son poisson.
La colère contre l’abus de pouvoir, l’injustice, le non-droit, explose du port d’Al Hoceima à toutes les villes et régions du Maroc.

Toute la nuit, les habitants d’Al Hoceima, pêcheurs, marins et ouvriers du port, chauffeurs de taxi et transporteurs, jeunes, amis et familles ont afflué vers le port. Sur les réseaux sociaux l’alerte est lancée, vidéos et témoignages ont circulé brisant le silence complice des médias et télés officiels.

Tard la nuit, le gouverneur d’Al Hoceima, Mohamed Zhar, représentant du makhzen sur terre a reçu ordre de se déplacer sur place. Brève déclaration pour apaiser la colère populaire. Devant un parterre de marins, pêcheurs, jeunes, citoyens de la ville d’Al Hoceima, il annonce le limogeage du directeur du port d’Al Hoceima, l’ouverture d’une enquête et la sanction des responsables.

Au milieu d’une la foule rassemblée par la colère, le porte parole des citoyens a rappelé le début des manifestations du février 2011, les corps des enfants du Rif retrouvés calcinés dans une banque d’Al Hoceima …et la vérité toujours cachée à ce jour. La population d’Al Hoceima, elle n’oublie pas …Elle demande des comptes pour ses enfants morts en février 2011, pour Mohcine aujourd’hui et tous ceux d’avant [1]

Samedi 29 octobre la colère contre tant d’injustice

La solidarité contre l’injustice s’est exprimée dans le port puis dans la ville d’Al Hoceima :

• Dès le matin, les grands taxis, les syndicats du transport ont manifesté leur solidarité

• Les étudiants chômeurs ont manifesté

• L’AMDH appelle à manifestation unitaire

• Les marins ont déclaré 3 jours de grève à partir d’aujourd’hui

Dimanche 30 octobre, l’enterrement de Mohcine Fikri 

Dès le matin , une marche des habitants de villes et villages se dirige vers le village d’Imzouren où sera enterré Mohcine Fikri.

Des milliers de citoyens convergent vers le cimentière. Une énorme foule, venant en voiture , taxi, camions, tracteurs et surtout à pied. Des milliers arrivent à pied criant « le peuple exige justice pour Mohcine » sur plusieurs km. Estimation : 40 000 marcheurs.

Le ministre de l’Intérieur s’est déplacé pour visiter la famille. Il sera présent au cimetière à l’enterrement de Mohcine Fikri. Directives royales pendant que le roi poursuit sa tournée- business africaine.

La presse locale et nationale et la TV, les médias officiels sont sur place, informent que le roi a donné, dicté, des directives pour la famille.

Pendant que les manifestants continuent leur marche et crient : « Chahid mat maktoul, wa c’est le makhzen qui l’a tué ».

14h30 : sortie de la mosquée : les femmes lancent des you you sur le chemin du cimetière pour la mise en terre.

Des manifs partout, surtout dans Al Hoceima et la région. Une foule humaine sortie de tous les villages environnant rejoint le cimetière.

Il vient d’être enterré sous les you you des femmes comme elles font pour accompagner les jeunes mariés. Mais Hoceine Fikri n’a pas pu se marier… chômage, pauvreté, il est mort et le peuple des jeunes, la population l’a accompagné avec les portraits d’Abdelkrim Khatabi et son drapeau [2]. Tout le long des 30 km kilomètres parcourus à pied, ils ont crié :

« Reposes en paix, tu as été tué, le makhzen est le seul responsable ».

Des manifestations se sont déroulées le même jour dans plusieurs villes et régions du Maroc, du nord au sud, estimées sur les réseaux sociaux à plus nombreuses que les manifs du 20 février 2011… mais bien faible dans une ville comme Casablanca.

Lundi 31 oct : Les manifestations se poursuivent à Al Hoceima 

Rassemblement sur la place et devant le commissariat, plus de 3000 personnes, familles, femmes, enfants crient d’une seule voix : « Chaab yourid ma katala chahid » : « le peuple veut réclame qui a tué le martyr »

Une chanson est lancée sur les réseaux sociaux : « broie sa mère » fait le tour à grande vitesse et exprime la révolte qui gronde [3]

Mercredi 2 novembre : Khadija Ziyani, députée de l’UC (Union Constitutionnelle, parti libéral makhzanien) écrit sur son twit

« Hassan 2 avait raison de parler d’awbach [4] pour les rifains » en plein cœur de manifestations dans le Rif. Provocations ?!

Devant les réactions spontanées et la colère populaire, l’UC a décidé de suspendre sa députée.

La colère gronde dans les rues, elle exprime la révolte de tou.te.s les Mohcine Fikri.

Jeudi 3 nov. le ministre Intérieur Hassad annonce une conférence de presse avec les agents d’autorité de tout le Maroc : « nous leur communiquerons les directives du roi »… et menace 

« quant aux personnes qui appellent encore aux manifestations c’est une catégorie identifiée que tout le monde connaît. Ce sont toujours les mêmes personnes. »… « les rassemblements publics se sont déroulés de manière pacifique, avec pour seul but de réclamer la vérité. Le roi y a répondu favorablement… »

Et vendredi 4 nov. 

Dès 17h30, la population se rassemble à Al Hoceima, la place se remplit de nouveau. Ils sont venus en famille de Bni Bouayach, Imzouren, Bni Boukidaren, Souani… Prises de paroles. Beaucoup de femmes, elles sont plus de la moitié des manifestantes avec leurs enfants et des bougies. Une marche silencieuse, sur 3 km se dirige vers le commissariat et le tribunal.

« Bienvenue à la COP 22, ici on broie les gens » dit un slogan.

Pendant ce temps c’est la fête à Marrakech pour l’ouverture de la COP 22 à Marrakech, avec une chanson sur la nature verte, l’amour et l’eau claire…

Et une grande messe à Casablanca à Casa City qui mobilise la Finance pour le capitalisme l’investissement vert, Mezzouar, Ministre et Président de la COP ouvre le concert

 Histoire d’eau ou comment les paysans abandonnent leur terre et leurs enfants émigrent

La famille de Mohcine possède des terres héritées de leur famille, des paysans vivant dignement des produits de leur terre dans cette région agricole Souani, Bni Bouayach, Imzouren, Bni Boukidaren, à quelques km autour d’Al Hoceima.

Le barrage Abdelkrim Khatabi, avait été construit dans les années 1970, il était destiné à la population essentiellement composée de petits-paysans pour cultiver leurs terres.

L’eau du barrage était alors redistribuée par L’ONEP à un prix abordable et servait exclusivement aux paysans.

A partir des années 1980, la population urbaine a commencé à grossir dans la ville d’Al Hoceima et les villages autour et l’ONEP a servi à alimenter les besoins en eau des nouveaux citadins, des hôtels et du tourisme qui se développait.

Les besoins en eau devenaient importants pour la consommation des nouveaux citadins et l’eau du barrage ne suffisait plus pour ravitailler les villes qui s’étendaient. En 1981, les responsables agricoles, agronomes, urbanistes… ont décidé d’alimenter la ville par l’eau du barrage. L’ONEP a dû faire des forages en profondeur pour fournir l’eau aux nouveaux consommateurs et é. puiser sur la nappe phréatique…

 Rappels historiques

1981 les révoltes populaires ont éclaté dans tout le Maroc- comme dans tous les pays du sud – suite à l’augmentation du prix du pain suite aux premiers plans d’ajustements structurels imposés sous pression de la Banque Mondiale, FMI et ses acolytes (comme dirait notre ami Victor N’Zuzzi).

Les révoltes avaient alors éclaté dans tout le pays, en 1981, puis en 1984, elles ont été réprimées, et plus fortement dans la région du Rif. Les habitant.es du Rif n’ont jamais oublié que Hassan 2 avait traité les rifains d’ « awbach » autrement dit de sauvages. Région fière de son histoire, d’Abdelkrim Khatabi et de la République du Rif (1922- 1926) [5]

Jusqu’à fin 1990, les paysans continuaient encore à utiliser l’eau du barrage pour leurs champs. Les petits paysans produisaient pour leur consommation, pour le marché local et le tourisme pas encore de masse. L’un des premiers Club Méditerranée s’était installé dans la région. Il avait profité de la mer et sa plage, de l’agriculture paysanne sur les terres, et de la main d’œuvre jeune, bon marché et disponible à volonté…

Depuis, le Club Med a fermé ses portes. Transformé en villas de luxe, pied dans l’eau, et plage privatisée. L’urbanisation sauvage accapare les terres agricoles et favorise les constructions individuelles et … gaspille l’eau.

La sécheresse aidant, l’eau du barrage sert à la consommation des nouveaux usagers, résidants saisonniers et de moins en moins pour l’agriculture paysanne.
Avec l’épuisement de l’eau du barrage et l’augmentation des tarifs par l’ONEP, les paysans n’ont plus d’eau pour cultiver leurs champs… que les larmes pour pleurer et partir…

Aujourd’hui, on voit dans la ville d’Al Hoceima, des vieillards au visage ridé et tanné, courbés sur leur bâton en bois de vieil olivier qui leur sert de cane, errer dans les rues envahies de produits venant d’ailleurs aux prix inaccessibles pour le paysan sans terre, sans eau, les yeux asséchés, condamné à mendier pour manger.

Les paysans se retrouvent avec des terres et sans eau.

Mohsine Fikri en est une des victimes. Il pouvait travailler sa terre, mais sans eau rien ne pousse. Il a été cherché du travail en ville, d’autres ont quitté la région, ou immigré, rejoignant la nombreuse diaspora rifaine, laissant derrière eux les terres en abondance desséchées. Ils ont quitté leurs terres pour chercher du travail en ville, à Al Hoceima, c’est le cas de Mohsine Fikri qui a travaillé dans le port d’Al Hoceima pour gagner sa pitance, se marier, fonder une famille un jour…

Les femmes lancent des you you à la sortie du corps de la mosquée à la mise en terre. Comme elles le font pour accompagner le jeune marié dans sa nouvelle demeure.

 Les raisons de la colère

Mohsine Fikri, jeune sans travail, ne s’est pas marié.

Il symbolise le drame quotidien et la mise à mort de la jeunesse, génération sacrifiée du Maroc. Particulièrement celle d’une région qui n’oublie pas Abdelkrim Khatabi et la République du Rif. Les portraits d’Abdelkrim étaient brandis tout le long du chemin parcouru par les milliers de citoyens à pied sur plus de 20 km d’Al Hoceima à Imzouren en criant :

« Fikri a été tué, le makhzen est l’unique responsable ».

En attendant…

Pendant que le roi est en tournée en Afrique accompagné d’une énorme délégation d’hommes d’affaires, de tous les secteurs d’économie et industrie : agriculture, finances, banque, énergies, phosphate, médicaments, pour conquérir des marchés privés …

La colère gronde au Maroc, du nord au sud :

Après les élections qui ont connu un taux d’abstention et de non participation record, la victoire annoncée , sans surprise du PJD suivi du PAM les deux versions du libéralisme makhzanien conquérant l’un islamiste, l’autre libéral , la disparition de la gauche sinon son l’éclatement en petits partis…

Les nouvelles luttes qui s’annoncent …révolutions

-1 L’enseignement public :

les instituteurs , les enseignants stagiaires , la fermeture et la démolitions des écoles et lycées publics, des classes de plus de 60 élèves, des manques de professeurs
des manifestations de parents et d’élèves contre le démentèlement du secteur de l’enseignement public dans plusieurs villes du nord au sud, des villes et des campagnes.

– 2 la santé publique : grèves et colères des infirmier.es et médecins dans les hôpitaux publics pour réclamer de meilleurs conditions de travail, des moyens et du personnel : manque de médecins et d’infirmières débauchés pour travailler dans les cliniques privées,

– 3 les luttes pour le droit au logement, contre les démolitions : dans les villes et campagnes.

- 4 contre les expulsions des habitants et les accaparements des terres des paysans :

 De violentes émeutes des habitants de Sidi Bibi, près d’Agadir, au sud du Maroc [6]

Après les élections législatives du 7 octobre 2016 qui ont connu des achats de voix, fraudes, pressions et menaces pour inciter les citoyen.ne.s à voter, le mercredi 12 octobre 2016, la colère populaire a éclaté à Sidi Bibi contre l’Etat makhzen et ses représentants : bilan de nombreux blessés et 27 arrestations parmi lesquelles des mineurs. Les habitant.es de Sidi Bibi se sont soulèvé.es contre les démolitions de leurs maisons alors que de nombreuses familles se sont endettées auprès d’organismes de crédits pour construire des parcelles de 60 m2. Ils ont dénoncé la complicité des autorités locales corrompues et du lobby immobilier au dessus des lois, le refus de délivrer les plans et autorisations de construire aux citoyens pauvres de Sidi Bibi.

Un comité de soutient pour défendre et faire entendre la voix des non-droits.

Un comité de solidarité s’est constitué le 18 octobre pour soutenir les familles des détenus, trouver les avocats, organiser la défense , élargir la solidarité pour exiger la libération des 14 détenus parmi lesquels des élèves. Le premier procès aura lieu le 11 novembre 2016 devant la Cour d’Appel à Agadir.

SIDI BIBI : LES LUTTES A VENIR
 
Sidi Bibi, au Sud d’Agadir est situé dans la région de Chtouka Aït Baha, riche zone agricole où s’est implanté l’agrobusiness destiné à l’exportation.

Avec la complicité des autorités locales corrompues, le lobby de l’immobilier accapare les territoires pour des investissements privés, sachant que la région est une zone agricole importante et rentable pour les exportateurs de l’agrobusiness.

Sidi Bibi : quand une riche région agricole se transforme par l’agrobusiness,
Quand les petits paysans disparaissent et s’installe le prolétariat agricole
Quand l’agriculture paysanne destinée à la consommation locale devient agrobuziness pour exportation internationale
Quand le paysan local, acculé à vendre ses terres faute d’eau disparaît pour céder la place au prolétariat agricole venant des villes, exploité, sans droit, sans toit
Quand l’agrobusiness pompe l’eau, assèche la nappe phréatique, utilise les pesticides, pollue les terres, exploite la main d’œuvre sans droit, sans toît…

Du nord au sud, éclate la révolte citoyenne :

Quand la ville et la campagne sont un même territoire : espace de non droit pour les pauvres, la majorité, le nouveau prolétariat déshérité.

D’après témoignages et paroles de luttes

Souad G, membre Attac /CADTM Maroc
5 novembre 2016

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