La Russie interviendra-t-elle en Libye ?

ÉclairageDeux visites du général Khalifa Haftar à Moscou ces derniers mois posent la question d’une éventuelle aide militaire à l’armée nationale, en pleine offensive anti-islamiste dans l’est du pays.

06/12/2016

« Nos outils sont la diplomatie, nous n’examinons aucune autre option », a affirmé le secrétaire d’État américain John Kerry la semaine dernière à son homologue italien, en référence à la Libye, alors que des combats faisaient rage entre milices à Tripoli. Peu de détails ont filtré sur ces violences, mais au moins sept personnes auraient été tuées dans ces affrontements, semble-t-il habituels, entre milices. Et, hier, le gouvernement libyen d’union nationale (GNA) a annoncé sa reprise de la ville côtière de Syrte, dans l’Est libyen. Cette annonce intervient après de multiples échecs diplomatiques pour régler le conflit libyen et plus de six mois de combats dans ce qui fut le fief du groupe État islamique depuis 2015 et la ville natale de Mouammar Kadhafi.

Cette victoire est significative pour les forces du GNA, concurrencé par les forces du général Khalifa Haftar dans l’est du pays, et qui a pris, ces derniers mois, le contrôle de Benghazi, ainsi que du Croissant pétrolier à l’aide de ses propres forces armées – soit des milices et quelques unités de l’armée nationale libyenne (ANL). Soutenu par l’Égypte et les Émirats arabes unis, le général Haftar compte nombre de partisans loyaux, notamment dans la Cyrénaïque, dont il est originaire, et s’est imposé comme la figure de proue de la lutte contre les groupes islamistes.

C’est dans cette optique qu’il s’est rendu, fin juin d’abord, fin novembre ensuite, à Moscou. Selon des indiscrétions de la presse russe, il a rencontré le ministre de la Défense, Sergueï Shoïgou, et celui des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, ainsi que le secrétaire général du Conseil de sécurité russe. Il aurait sollicité une aide militaire et, possiblement, un appui aérien sous forme de frappes à son offensive contre les islamistes dans l’Est libyen. Bien qu’il soit encore trop tôt pour affirmer que Moscou va de fait intervenir militairement en Libye, cette éventualité ne peut, du moins pour l’instant, être écartée, surtout depuis que la Russie a renforcé son rôle régional par son soutien militaire au président Bachar el-Assad, renversant la donne dans le conflit syrien. « Les deux voyages de Haftar à Moscou depuis l’été 2016 ont été fructueux – non pas parce qu’il a obtenu des armes sophistiquées – mais parce que des liens ont été tissés et des ponts construits, préparant le terrain à une assistance militaire russe dès la levée de l’embargo de l’Onu », comme l’a affirmé le général Haftar à plusieurs médias russes le 30 novembre, indique Ronald Bruce St-John, auteur de plusieurs ouvrages sur la Libye.

Pour l’instant, Moscou n’est – officiellement – pas ancrée en Libye, mais y effectue néanmoins des missions, explique Julien Nocetti, chercheur à l’Institut français des relations internationales et spécialiste de la Russie. « Moscou aurait envoyé des dizaines d’instructeurs dans le pays pour assister les forces du général Haftar à Tobrouk », affirme le chercheur, pour lequel une implication militaire « officielle » reste peu probable à court et moyen terme. « La Russie est déjà écartelée entre les fronts syrien et ukrainien, avec le coût financier que cela comporte », tient à souligner M. Nocetti.

 

(Pour mémoire : Syrte, d’un enfer à l’autre)

 

 

Menace islamiste
Même son de cloche pour M. St-John, pour lequel une implication russe serait probablement limitée à un soutien militaire, économique et politique aux forces du général Haftar. La Russie a, d’après lui, de tout temps cherché une base navale en Méditerranée et a tenté d’en obtenir une en Libye – sans succès – lors des pourparlers (de la Conférence de paix de Paris, et qui a donné lieu au Traité de Paris en 1947) occidentaux après la Seconde Guerre mondiale. « L’éventuelle utilisation par la Russie de la base militaire égyptienne de Sidi Barrani, localisée à moins de 100 km de la frontière libyenne, pourrait servir de compromis, dans un contexte de renforcement de la coopération militaire et antiterroriste entre Moscou et Le Caire, suppose d’ailleurs Julien Nocetti.

Une telle intervention, à supposer qu’elle ait lieu, aurait bien entendu d’innombrables avantages pour Moscou. Il est évident, pour Ronald Bruce St-John, que l’objectif principal de la politique étrangère de la Russie sous Vladimir Poutine est de restaurer le prestige et l’influence que la Russie a perdus à la fin de la guerre froide, sur le plan international mais également au Moyen-Orient. Mais, surtout, il est nécessaire de prendre en compte le fait que l’administration Poutine est « sincèrement inquiète », selon M. St-John, de la menace que pose l’islam radical et par la possibilité que des islamistes radicaux puissent rentrer ou se rendre en Russie et y commettre des attaques terroristes.

Outre son désir de prendre pied en Libye, et donc de consacrer une autorité certaine dans la région, le profil militaire du général Haftar n’est pas pour déplaire aux Russes, juge Julien Nocetti, comme c’est le cas d’Abdel Fattah el-Sissi en Égypte, d’autant qu’il a effectué, en 1978 et en 1983, une partie de sa formation militaire à Moscou. Cependant, c’est surtout le souci du Kremlin de « désyrianiser » sa politique au Moyen-Orient qui le motive, et « le fait de se montrer plus actif sur le front libyen entre logiquement dans cette approche », conclut le chercheur.

 

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