Dans les ateliers d’armes de l’EI, « une révolution industrielle »

ReportageEn Irak, la façon dont le groupe produit des armements relève plus d’un véritable État que d’un groupe insurgé.

14/12/2016

À travers les carreaux pourpres de ce qui était autrefois une cimenterie, les rayons du soleil éclairent par centaines l’une des armes de prédilection des combattants du groupe État islamique : l’obus de mortier. Tiré à l’aide d’un canon aisément transportable, facile d’utilisation et d’une portée de plusieurs kilomètres, il permet aux jihadistes de viser de façon indiscriminée les quartiers de Mossoul déjà libérés par les forces progouvernementales.

« Dans certaines régions, nous avons déjà découvert des entrepôts, mais pas avec une telle capacité : avec une chaîne de production complète partant de zéro jusqu’à l’obtention d’un obus de mortier ou d’une roquette Katioucha pleinement opérationnels. Nous n’avions jamais vu ça avant », assure le lieutenant-colonel Abdulamir Mohammedaoui de la Rapid Response Division, une unité d’élite qui dépend du ministère de l’Intérieur. Pour cet officier, qui a découvert, le matin même, cette cimenterie transformée en atelier, un ennemi capable de produire ses propres armes n’en est que plus dangereux.

Mitraillette à l’épaule, le lieutenant-colonel inspecte l’usine en zigzaguant entre les piles d’obus recouverts d’une fine pellicule de poussière, qui ne sont en fait que des coquilles vides. Les soldats irakiens ont rapidement réalisé qu’ils avaient en face d’eux la première étape d’une longue chaîne de production. À quelques centaines de mètres de là, c’est dans une raffinerie entourée de sapins qu’ils ont découvert les sacs de substance explosive qui servaient aux jihadistes à remplir leurs bombes.

Un rapport de l’organisation Conflict Armament Research (CAR), qui doit être publié aujourd’hui, souligne que l’EI bénéficie d’un « système de production industrielle complexe et centralisé » qui fabrique des armes par milliers. « Nous n’avions jamais vu ça avant, une production à une telle échelle et à un tel niveau de sophistication », s’exclame James Bevan, directeur exécutif de CAR, qui s’est rendu en Irak au mois de novembre. « L’État islamique a la prétention d’être un État ou un califat, donc que ce soit pour des raisons logistiques ou par aspiration, ils ont modelé une structure étatique, y compris au niveau militaire », assure-t-il.

Les obus de mortier, les missiles et les mines produites par l’EI et désignées dans le jargon militaire comme des « engins explosifs improvisés » n’ont, en réalité, rien d’improvisé, selon le rapport. « Il faut penser révolution industrielle. On passe d’artisans à une chaîne de production et une division du travail qui permet d’obtenir des quantités énormes. Je pense que c’est révolutionnaire », estime un enquêteur de CAR qui souhaite rester anonyme pour des raisons de sécurité.

La production, répartie entre différents ateliers spécialisés, suit des lignes directrices précises qui permettent de s’assurer, par exemple, qu’un obus de mortier et un canon développés en deux endroits différents seront bien compatibles, explique le rapport. Une standardisation de la production rendue possible par une autorité centrale développée au sein même du « califat ».

 

(Lire aussi : La police irakienne va renforcer le front à l’est de Mossoul)

 

Des documents découverts par CAR dans des ateliers de l’EI à l’est de Mossoul et à Fallouja mettent en évidence l’existence d’un « Comité pour la production et le développement militaire » qui supervise la production des armes. Une structure bureaucratique dont l’existence a également été confirmée à L’Orient-Le Jour par un officier du renseignement irakien qui affirme que ce « comité » siège dans la capitale autoproclamée de l’EI en Irak : Mossoul.

« Ils ont pris la seconde ville d’Irak et s’y trouvent depuis plus de deux ans. Ce qui signifie qu’ils ont eu le temps de déployer toutes les infrastructures nécessaires à la production de ces armes », explique James Bevan, soulignant qu’un tel système a aussi été rendu possible grâce à une chaîne d’approvisionnement robuste qui a permis aux jihadistes de puiser dans le marché domestique turc la majorité des produits nécessaires à la fabrication de leurs armes.

À l’ouest de Mossoul, les unités paramilitaires chiites (Hachd al-Chaabi) disent être parvenues à s’emparer des routes reliant la Syrie au bastion des jihadistes en Irak, coupant ainsi leurs lignes d’approvisionnement et isolant leur bastion du reste du « califat ». Ce qui ne les empêche pas pour l’instant de puiser dans leurs stocks pour frapper leurs ennemis avec une pluie quasi constante d’obus de mortier et de roquettes. La question, estiment les enquêteurs, est de savoir combien de temps ils tiendront.

 

 

 

 

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