Pourquoi peut-on parler de “Commune au Rojava”

Rojava

Cet article sur le Rojava présente les questionnements politiques autour des expériences communalistes en cours au sein du confédéralisme Nord syrien. Il émane de courants de la gauche radicale.


Le siège de Kobanê par l’Etat Islamique (EI) a attiré l’attention du monde entier sur le PYD kurde (Partiya Yekïtiya Demokrat, Parti de l’union démocratique), la force dirigeante dans les régions à majorité kurde du nord de la Syrie. Le PYD nomme cette région Rojava, littéralement « pays du soleil couchant », également traduit par « Kurdistan de l’Ouest ».

Le discours du PYD, tournant autour de termes tels que la démocratie et l’égalité et insistant sur les droits des femmes, a un fort pouvoir d’attraction dans la gauche mondiale. De même, la lutte des combattants des YPG/YPG (Unités de protection du peuple, Unités de protection des femmes), organisés par le PYD contre l’EI, bénéficie d’une très large sympathie.

Des initiatives de soutien à « la révolution du Rojava » ont surgi dans divers pays. Une campagne intitulée « des armes pour le Rojava » a levé plus de 135 000 dollars en Allemagne. D’autres initiatives se sont centrées sur une aide humanitaire et un soutien politique.

Au Rojava, le PYD déclare qu’il est en train de construire une société démocratique avec des droits égaux pour les femmes, dans laquelle cohabitent différents groupes ethniques et religieux ; le pouvoir politique est censé s’y exercer à travers les structures de conseils autonomes. Le PYD affirme qu’une révolution inédite a lieu au Rojava, inspirée par la pensée de Abdullah Öcalan, le leader emprisonné du Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkeren Kurdistan, PKK). Même après son arrestation en 1999, Öcalan est demeuré le leader politique et l’idéologue du mouvement. Pour commencer à comprendre l’expérience en cours au Rojava, ainsi que l’attitude de la gauche1à son égard, il convient de considérer l’idéologie d’Öcalan et de comparer ce à quoi elle prétend avec la réalité du terrain.2

Les origines du PKK

Öcalan est né en 1949, au sein d’une famille paysanne kurde. Les provinces kurdes de Turquie ont toujours été les plus déshéritées du pays, en partie à cause de la politique raciste et discriminatoire de l’Etat turc envers les Kurdes. Parler kurde était considéré comme un crime, l’utilisation des lettres x, q et w – qui existent dans l’alphabet kurde, mais pas dans le turc – pouvait donner lieu à des poursuites. Même les publications qui mentionnaient juste le mot « kurde » étaient frappées d’interdiction. L’Etat turc essayait par là d’assimiler la minorité kurde au sein de la majorité turque.

Öcalan jeta les bases du PKK quand, au début des années 1970, il construisit les « Révolutionnaires kurdes » (Soresgeren Kurdistan, SK). Ce groupe fit sien la notion du sociologue turc Ismail Besikci, d’un Kurdistan colonie internationale, occupé par la Turquie, l’Iran, la Syrie et l’Irak. Lorsqu’en 1977, le groupe devint le PKK, il avait gagné un petit crédit parmi les travailleurs kurdes qui avaient quitté la campagne pour aller gagner leur vie dans les villes. Le SK était un produit de la « nouvelle gauche » en Turquie, mais avec des différences importantes. Par rapport aux autres groupes kurdes, le PKK était « la seule organisation dont les membres étaient presque exclusivement issus des classes les plus pauvres – la jeunesse déracinée des villages et petites villes qui savait ce qu’était l’oppression, voulait de l’action et non de l’idéologie sophistiquée. »3Le PKK tranchait également en déclarant que la lutte armée était une tâche urgente.

Des variantes de maoïsme et de tiers-mondisme étaient alors fortes au sein de la gauche turque, et les positions du PKK reflétaient clairement ces influences. Ses représentants déclaraient que le but immédiat était une révolution « nationale-démocratique » pour un « Kurdistan indépendant et démocratique ». Le combat devait prendre la forme d’une lutte populaire reposant sur les paysans, conduite par un PKK estimant être le représentant des classes laborieuses. Les « pays socialistes » étaient les alliés de la révolution, malgré les accusations de révisionnisme concernant les partis dirigeants de l’URSS et de la Chine, mais aussi « les partis ouvriers des pays capitalistes » et « les mouvements de libération des peuples opprimés ». Après la révolution « nationale démocratique », la lutte devait se diriger vers une révolution socialiste.4

Lorsque l’armée fit son coup d’Etat en 1980, le PKK était devenu le parti kurde le plus important de Turquie. La gauche turque subit la répression, des dizaines de milliers de ses membres furent arrêtés, torturés et tués. Öcalan y échappa car peu de temps avant le coup d’Etat, il s’était rendu au Liban, et de là en Syrie. Le régime de Hafez al-Assad lui permit d’installer une base opérationnelle en Syrie, et le PKK lança sa guérilla contre l’Etat turc, combat qui connut son apogée au milieu des années 1990.

Le PKK était un « parti de guérilla », ce qui le distinguait d’autres partis kurdes. Dans le PKK, on était à la fois membre du parti et guérillero. On attendait même des cadres qui n’avaient pas de responsabilités militaires qu’ils soient prêts à rejoindre la guérilla à tout instant. Selon le dirigeant du PKK Duran Kalkan, « ce n’était pas qu’une question militaire, plus important était son sens idéologique et moral ». A propos du congrès du parti en 1986, Kalkan déclara : «  Une telle guérilla introduit une coupure totale avec l’ordre existant. Elle rompt à un certain niveau avec le système hiérarchique de l’Etat et du pouvoir. C’est pourquoi il y a eu un sérieux renouveau idéologique au 3ème congrès dans la conception du socialisme réel. La ligne socialiste réelle de la liberté et des droits égaux petit-bourgeois de l’individu et de la famille a été dépassée. Une telle mesure a des conséquences dans la société car elle réclame des changements importants pour rapprocher liberté et égalité. Cela détruit la vie familiale individuelle. »5

Révolutionner la personnalité

Kalkan mettait l’accent sur un élément distinctif de l’idéologie du PKK et d’Öcalan : l’ambition de créer un « homme nouveau », caractérisé par un certain type de personnalité et de mentalité. D’après Öcalan, il existe une mentalité kurde métaphysique, une âme kurde. Selon lui, « de nombreuses qualités attribuées aujourd’hui aux Kurdes et à leur société étaient déjà présentes dans les communautés néolithiques habitant dans la chaîne des montagnes du Caucase du Nord, la région que nous appelons le Kurdistan ».6Cependant, les Kurdes ont été dépouillés de leur « véritable » identité par les tentatives d’assimilation de l’Etat turc et par les structures sociales traditionnelles, qu’Öcalan nomme « féodalité ».

A travers la critique, l’autocritique et de durs efforts, les membres du PKK étaient donc exhortés à s’émanciper des opinions et attitudes apprises dans leur « ancienne vie » et à se refaçonner en un « homme nouveau ». Le journal du parti, Serxwebûn, écrivait : «  l’homme nouveau ne boit pas, ne joue pas, ne pense jamais à son propre plaisir ou confort, et il n’y a rien de féminin en lui. Ceux qui dans le passé s’adonnaient à de telles activités trancheront radicalement avec elles dès qu’ils ou elles se trouveront parmi les hommes nouveaux. La philosophie et la moralité de l’homme nouveau, la façon dont il se tient assis ou debout, son style, son ego, ses attitudes et réactions sont uniquement les siennes. La base est son amour pour la révolution, la liberté, le pays et le socialisme, un amour qui est aussi solide qu’un roc. Appliquer le socialisme scientifique à la réalité de notre pays crée l’homme nouveau. »7

Déjà en 1993, Öcalan proclamait que lorsque le PKK discutait du « socialisme scientifique », il ne se référait pas au marxisme mais à son idéologie propre, qui « dépasse les intérêts des Etats, des nations et des classes ».8Au fur et à mesure que le remodelage des mentalités devint un thème central dans la conception du socialisme du PKK, les notions marxistes de classes et de révolution furent remplacées par des termes comme « humanisation », « socialisation » et « personnalité libérée ». La conception de la libération des femmes est ainsi fortement liée à son but de remodeler les individus. La mise en pratique de la libération des femmes fut développée dans la seconde moitié des années 1990, lorsque la participation des femmes dans le mouvement kurde, à la fois comme militantes politiques et comme combattantes, s’accrut.9Les idées du PKK sur la libération des femmes ont été fortement influencées par le mythe d’un passé matriarcal, lorsque « la femme était la déesse de la création ».10L’oppression commença avec le développement de la société de classes. Ces notions sont clairement empruntées au livre d’Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat.

Cependant, une différence importante entre la théorie de l’oppression des femmes d’Engels et celle du PKK réside dans le fait que ce dernier néglige les facteurs socio-économiques. Engels écrivait qu’une division du travail apparut avec le développement des classes sociales, qui eut comme effet de faire passer au second rang le travail des femmes. Öcalan met au contraire l’accent sur des aspects tels que la « mentalité », un mot clé de son idéologie, et la « personnalité ». L’oppression des femmes est dès lors décrite comme le résultat d’attitudes transmises de génération en génération, et qui sont intégrées par les femmes. De telles attitudes patriarcales oppriment les femmes en les tenant éloignées de la vie sociale et exercent un contrôle sur le corps, les comportements et la sexualité des femme. Cette explication laisse complètement de côté le rôle des facteurs socio-économiques.11

Libération des femmes, un discours essentialiste

Des unités féminines indépendantes ont été créées dans la guerre de guérilla. Plus tard a été formée une armée féminine indépendante, une pratique adoptée par le mouvement kurde syrien lorsqu’il créa les YPJ (Unités de défense des femmes). La motivation pour créer ces unités exclusivement féminines était que cela libérait les femmes du sexisme des hommes et les obligeait à rompre avec les notions traditionnelles d’obéissance et de servilité féminines. Dans les organes mixtes du PKK et du PYD, il existe des quotas par sexe. Il faut y inclure au moins 40 % de femmes, et chaque poste à responsabilité est géré par deux personnes, un homme et une femme.

La pensée du PKK est fortement essentialiste. Les femmes et la nature sont souvent assimilées et les femmes sont censées bénéficier de certaines caractéristiques, comme l’empathie, l’horreur de la violence et une proximité avec la nature. Le discours du PKK sur la libération des femmes prend en compte la catégorie des femmes, qu’il considère souvent un tout homogène, comme dépassant les différences politiques. Ainsi que le proclame son organisation de femmes, « l’idéologie de la libération des femmes est une alternative à toutes les visions du monde existant jusqu’à présent, qu’elles viennent de la gauche ou de la droite. »12 Aujourd’hui, ce sont les femmes en tant que telles qui sont l’avant-garde de la lutte de libération.

Dans les années 1990, les questions de lutte de classe et de formation de classe ont largement disparu de l’idéologie du PKK. Au fur et à mesure qu’il passait de l’idée stalinienne du parti-Etat propriétaire des moyens de production à la création d’un « homme nouveau », sa conception du socialisme devint plus abstraite, et de plus en plus repoussée à un futur lointain. « Une civilisation démocratique » remplaça un Kurdistan indépendant et socialiste comme but du mouvement. Joost Jongerden, un expert du PKK, décrit « la civilisation démocratique » comme un terme parapluie pour trois projets entrecroisés : la république démocratique, l’autonomie démocratique et le confédéralisme démocratique.13

Le « confédéralisme démocratique »

La république démocratique implique une réforme de l’Etat turc, pour qu’il reconnaisse l’existence de minorités, notamment kurdes, parmi sa population, et qu’il dissocie la citoyenneté de l’origine turque. De la même façon, le PYD demande que l’Etat syrien abandonne l’idéologie pan-arabiste du parti Baas. L’autonomie démocratique est un concept emprunté à Murray Bookchin (1921-2006), un libertarien socialiste américain, qui prône une combinaison de mouvements sociaux et de coopératives qui préfigurerait une future société égalitaire. Bookchin était trotskyste à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et, à l’instar de nombreux trotskystes, espérait une vague de révolutions ouvrières. Comme ses espérances ne se réalisèrent pas, et que le mouvement trotskyste demeurait petit et isolé, Bookchin reconsidéra ses idées.

Il abandonna le marxisme, qui d’après lui avait commis l’erreur fondamentale de voir en la classe ouvrière une classe révolutionnaire. De la même manière, le PKK ne considéra jamais que l’émancipation de la classe ouvrière conduirait au socialisme. Le PKK à ses début était plutôt méfiant envers la classe ouvrière, qu’il considérait comme privilégiée par rapport à la paysannerie et associée trop étroitement à l’Etat turc dans les villes. Au début des années 1990, Öcalan affirma qu’il n’y avait pas de divisions de classe prononcées dans la société kurde.14La division essentielle s’établissait entre « collaborateurs » et « patriotes », et non entre capitalistes et population laborieuse.

Pour Bookchin, le point faible du capitalisme n’était pas la contradiction entre le capital et le travail, mais celle entre le capital et l’écologie. Le capital, accumulant indéfiniment, détruit l’environnement. La lutte pour sauver l’écosystème revêt un caractère anticapitaliste et peut unir tous ceux qui voient leur vie menacée par la détérioration de leur environnement. Malgré l’importance que le PKK accorde également à l’écologie, celle-ci n’y a cependant pas la place centrale qu’elle avait chez Bookchin.

Pour Öcalan, la contradiction qui détermine les luttes de libération est celle entre les identités opprimées et l’Etat. Öcalan impute l’oppression de certaines identités à des politiques étatiques qui retardent par rapport au développement de la nouvelle civilisation, inévitable du fait des progrès technologiques.15La tâche est dès lors de forcer l’Etat à mettre en oeuvre le potentiel démocratique qui existe déjà. A cette fin, des structures « d’autonomie démocratique » doivent être construites au delà des frontières existant entre Etats et à l’intérieur des nations existantes. Ces structures sont basées sur la reconnaissance et la représentation de différentes identités, comme les groupes ethniques, les femmes ou les ouvriers. Dans le Kurdistan turc, ces structures sont souvent entrecroisées avec celles des municipalités où des partis kurdes légaux ont eu des élus.

Les structures de l’autonomie démocratique sont censées se fédérer par en bas, dans un système de « confédéralisme démocratique ». Öcalan décrit cette organisation comme «  un modèle pyramidal dans lequel ce sont les communautés locales qui discutent, débattent et prennent les décisions. Les délégués élus de la base jusqu’au sommet formant une sorte d’organe lâche de coordination. Ils sont élus par le peuple pour un an. »16

L’identité kurde, l’Etat, la démocratie

L’idéologie actuelle du PKK rejette toute tentative de créer de nouveaux Etats, dans la mesure où ils sont intrinsèquement des organes d’oppression. Les germes de sa critique des Etats peuvent être trouvés dans son histoire récente. Depuis ses débuts, le PKK a toujours critiqué l’Union soviétique et l’Internationale Communiste du début des années 1920 pour leur soutien critique envers le nationalisme kémaliste. Qui plus est, aux yeux du PKK la direction soviétique privilégiait la sécurité nationale de l’URSS par rapport aux principes internationalistes et anti-impérialistes.

La critique de la prépondérance de la raison d’Etat soviétique a été généralisée aux autres Etats-nations en tant que tels. Une autre raison de l’abandon de son projet de créer un Etat kurde réside dans le caractère très divers des populations qu’il considère comme kurdes. Par exemple, dans le Kurdistan turc, les identités ont évolué en fonction d’aspects confessionnels. En Anatolie de l’est, le PKK se trouvait confronté au fait que beaucoup de gens se considéraient Alévis et non Kurdes.17Il aurait fallu imposer une assimilation culturelle pour créer un Etat unifié à partir de cette hétérogénité de populations, ce à quoi le PKK se refusait.

Öcalan affirme que le combat du PKK est seulement la dernière rébellion kurde contre le pouvoir d’Etat centralisé. Dans un remarquable exemple d’auto-orientalisme, les Kurdes sont présentés comme un peuple sans histoire qui, depuis l’époque sumérienne (quatrième millénaire avant notre ère), s’est rebellé contre le pouvoir d’Etat, en demeurant tout ce temps le même « dans son essence ». Le « péché originel » qui a causé l’oppression des Kurdes a été la formation de l’Etat en tant que tel, contre lequel ils ont essayé de préserver leur culture « naturelle » de liberté. Öcalan décrit son but comme la « renaissance » d’une société idéalisée qui est supposée avoir existé durant le néolithique dans ce qui est actuellement le Kurdistan. Les aspects positifs de ce passé mythique – un rôle central attribué aux femmes dans la société, une identité kurde « pure », une égalité sociale – sont à reconquérir sous une forme modernisée.

Öcalan n’est pas pour le renversement des Etats existants. Il faut plutôt les remplacer, à un certain moment, par les structures du confédéralisme démocratique. La critique des Etats existants d’Öcalan est plutôt ambiguë dans la mesure où la démocratie qu’il prône est souvent assimilée aux Etats capitalistes parlementaires occidentaux. Il affirme ainsi que dans les pays européens, un « type de démocratie » s’est développé et que c’est ce qui a conduit à « la suprématie de l’Ouest ». « La civilisation occidentale peut, en ce sens, être appelée civilisation démocratique. »18Et en 2011 : «  En principe, le système démocratique occidental -qui a été instauré grâce à d’immenses sacrifices- contient tout ce qui est nécessaire pour résoudre les problèmes sociaux. »19«  L’Europe, berceau [de la démocratie], a généralement laissé de côté le nationalisme au vu des guerres du 20ème siècle et a établi un système politique adhérant à des standards démocratiques. Ce système démocratique a déjà montré ses avantages sur les autres systèmes, y compris le socialisme réel, et est maintenant le seul système acceptable dans le monde. »20

Classes et économie au Rojava

Le capitalisme ne s’est pas beaucoup développé au Rojava. Cette région est essentiellement agricole avec une petite classe ouvrière moderne. Mais le Rojava est très productif, et dans la Syrie baasiste, la région ressemblait à une colonie interne. Elle produit des matières premières comme du blé et de l’huile, qui étaient transformés ailleurs.21une économie d’Etat.

La vision d’Öcalan d’une alternative socio-économique à de telles conditions peut être décrite comme social-démocrate : « A mes yeux, la justice veut que le travail créatif soit considéré en fonction de sa contribution à l’ensemble de la production. La rémunération du travail créatif qui contribue à la productivité de la société doit être considéré en proportion d’autres activités créatrices. Fournir des emplois à chacun sera une tâche publique. Chacun sera capable de participer au système de santé, d’éducation, des sports et des arts en fonction de ses capacités et de ses besoins. »22

Les propositions économiques relativement vagues du PYD pour le Rojava peuvent également être dites social-démocrates. Le but est une économie mixte avec des services sociaux forts. Le « contrat social » du Rojava déclare que les ressources naturelles et la terre sont la propriété du peuple et que leur exploitation doit être régulée par la loi. En même temps, ce contrat protège la propriété privée et affirme que rien ne doit être exproprié. Environ 20 % des terres du Rojava sont entre les mains de grands propriétaires fonciers, et leur propriété est garantie par le contrat social. Des exploitations agricoles formellement détenues par l’Etat ont été distribuées à des familles pauvres. La formation de coopératives est encouragée par le Tev-Dem (Tevgera Civaka Demokratîk, Mouvement pour une société démocratique), la structure de gouvernement du Rojava. A plus long terme, les coopératives sont supposées devenir la forme dominante d’entreprise.

Le PYD parle du Rojava comme d’une nouvelle expérience, une nouvelle forme de révolution basée sur les leçons tirées de l’échec de mouvements précédents. Il en va de même pour le choix de ne pas exproprier des propriétés privées, expliqué par le refus d’utiliser la force afin d’éviter l’autoritarisme qui a défiguré des tentatives précédentes de construction du socialisme. Le refus du PYD d’expulser complètement du Rojava les troupes gouvernementales syriennes et de rejoindre l’insurrection contre Assad est expliquée par les mêmes raisons. Et pourtant, c’est l’insurrection contre l’Etat syrien qui a donné au mouvement kurde l’occasion de former le Rojava, le régime d’Assad ayant décidé de se concentrer sur son combat contre les rebelles.

Nous devons faire attention à ne pas projeter sur le Rojava des idées euro-centrées de révolution socialiste. Mais en l’absence d’une classe ouvrière qui dans son combat pour l’auto-émancipation puisse être la force motrice d’un changement social, il est clair que c’est le PYD lui-même qui joue le rôle décisif. Avant d’être largement balayée par les deux pôles contre-révolutionnaires du régime d’Assad et du jihadisme salafiste, l’auto-organisation autonome a été un élément important de la révolution syrienne, comme l’ont montré les structures de base qui se sont répandues en Syrie dans la première phase de la révolution. Les conseils au Rojava sont cependant la création d’une force politique, non d’initiatives autonomes par en-bas. Le PYD est la force dominante dans le Tev-Dem. Les forces armées du Rojava (YPG, YPJ et les forces de sécurité, les Asayis) sont entraînées dans l’idéologie du PYD et prêtent serment à Öcalan.

Solidarité concrète et regard critique

La survie du Rojava face aux attaques de l’Etat islamique représente sans aucun doute une victoire pour la gauche. Le mouvement kurde mérite une solidarité concrète dans sa lutte pour l’auto-détermination, d’autant plus quand au Rojava la population tente de mettre en place une alternative progressiste.

Il n’y a aucune raison pour que la gauche ne puisse pas combiner la solidarité avec le projet du Rojava et un regard critique sur ses limites. Peut-être que le Rojava peut poser la question du dépassement du capitalisme, mais la réponse ne pourra être apportée que dans un contexte plus large au niveau de la région, en coopération avec d’autres forces.

Au vu des tensions entre le mouvement kurde et de nombreux Arabes en Syrie et ailleurs, cette perspective devient de plus en plus difficile. Le rôle décisif du PYD au Rojava et son refus d’expulser complètement les troupes du gouvernement syrien et de rejoindre l’insurrection contre Assad ont entraîné l’accusation de « collaboration » avec la dictature. Des groupes rebelles arabes, mais aussi d’autres groupes groupe kurdes syriens, décrivent le Rojava comme « une dictature du PYD ».

Lorsqu’il y a des rapports sur des violations des droits de l’homme, le premier réflexe devrait être de s’inquiéter. Amnesty International a tiré la sonnette d’alarme à propos d’informations selon lesquelles des unités des YPG auraient expulsé des civils arabes.23Salih Muslim, vice-président du PYD, a admis que les combattants de l’YPG avaient commis « une erreur » lorsqu’ils avaient ouvert le feu sur un groupe de manifestants à Amûde, en juillet 2014.24L’ONG Human Rights Watch a également émis des critiques sur la répression de contestataires au Rojava.25Prétendre que la critique entre d’une certaine façon dans les plans de l’ennemi – par exemple à travers la déclaration du commandant général des YPG, Sipan Hemo, selon laquelle le moment choisi pour publier le rapport d’Amnesty International prêtait à « suspicion » parce que se préparait alors… une grande bataille contre Daesh –, n’est pas très convaincant.26

De telles accusations, de même que la position du PYD concernant les interventions impérialistes, créent le risque de détériorer davantage les relations entre Kurdes et Arabes. La coopération entre les YPG et les forces de la coalition, ainsi que ses offres de coopération faites à la Russie, dont l’essentiel des bombardements ne vise pas l’EI, peuvent être compréhensibles dans une lutte pour la survie, mais la gauche ne devrait pas fermer les yeux sur les conséquences d’une coopération avec les puissances impérialistes.

Dans la gauche des pays occidentaux, « solidarité » a souvent signifié soutenir et sympathiser avec des mouvements de pays du Sud, mouvements qui étaient souvent idéalisés, avec les rêves et espoirs que des militants de gauche occidentaux projetaient sur de telles expériences lointaines. La déception, assortie de la fin des relations, devenait quasi inévitable. Prendre sérieusement en compte l’affirmation souvent répétée selon laquelle la gauche doit apprendre des expériences internationales, signifie qu’elle devrait considérer de tels développements dans toute leur complexité et leurs contradictions.

Alex de Jong

Publié initialement dans le numéro 60 (hiver 2016) de la revue étatsunienne New Politics,27cet article été traduit par Régine Vinon pour la revue “l’Anticapitaliste”.
Advertisements
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s