Rojava, paroles de combattants étrangers

12 novembre 2015, Hassaké : des combattants kurdes de l’YPG transportant la dépouille mortelle du combattant canadien John Robert Gallagher, mort le 4 novembre lors d’affrontements avec l’État islamique. Rodi Said/Reuters
TémoignagePour la préparation de l’offensive sur Raqqa, les Kurdes réclament un engagement encore plus important de la part des pays occidentaux.

02/06/2017

La dépouille mortelle de Heval Agir, après cinq mois passés entre les mains de l’État islamique, a été remise le 15 mai dernier aux forces kurdes. Son vrai nom : Nazzareno Tassone. Canadien, il était venu se battre comme volontaire au sein des Unités de protection du peuple (YPG, branche armée du Parti de l’union démocratique, ou PYD) dans le Rojava, le Kurdistan syrien. Il a été tué sur le front de Raqqa, principal bastion de l’EI en Syrie, le 21 décembre dernier. Ses compagnons d’armes lui ont fait la traditionnelle cérémonie réservée aux « martyrs ». Avec un slogan kurde, « Chehid namirin », soit « les martyrs ne meurent jamais ».

Il n’est pas le seul étranger à s’être rendu à Rojava : en 2015, l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) a estimé à au moins 400 le nombre d’Occidentaux dans les rangs kurdes. Un chiffre qui varie au gré des allées et venues de volontaires, Européens ou Américains pour la plupart. « Quand on finit nos six mois, on a un accord, les Kurdes nous ramènent à Souleimaniya en Irak, gèrent le visa et paient le vol retour », explique Gelhat Azadi (nom de guerre), français et camionneur, toujours sur le front près de Raqqa au sein des YPG, après s’être battu dans les YBS, une milice yazidie créée en 2014.

Qui sont ces combattants, qui s’apprêteraient notamment à participer à l’assaut de Raqqa ? Malgré une grande diversité de profils, on trouve essentiellement des combattants jeunes. « Au final, pas mal de gens lambda plutôt ancrés à gauche politiquement », confie Qandil Azad, un Français qui s’est battu au sein des YPG d’août à décembre 2016.

Sur les 40 000 combattants que compteraient les YPG et les YPJ (leur branche féminine), les étrangers ne sont en réalité qu’une minorité. Mais une minorité médiatisée et active, surtout ces derniers mois. Et pour cause : pour la préparation de l’offensive sur Raqqa, les Kurdes réclament un engagement encore plus important de la part des pays occidentaux, d’où la promotion de l’internationalisme de la « Révolution du Rojava ». Une action qui a fait ses preuves : lors de la prise du barrage de Taqba, l’un des derniers verrous-clés avant Raqqa, les unités des volontaires étrangers se sont particulièrement démarquées. Souvent reconnaissants pour ce soutien, les Kurdes ne sont toutefois pas enclins à exposer les étrangers au danger. Outre la difficulté des démarches auprès des ambassades pour le rapatriement des corps, cette réputation d’étrangers « va-t-en-guerre » colle à ceux qui viennent se faire tuer sans formation militaire. « À cause d’eux, nous sommes considérés comme la pire des ressources », estime l’Américain Brennan Phillips, qui se démarque toutefois en étant particulièrement critique à l’égard de l’idéologie kurde.

 

(Lire aussi : La Russie a frappé l’EI près de Palmyre avec des missiles de croisière)

 

Good Bye Kurdistan !
Brigade Henri Krasucki, Parti travailliste communiste turc, Union révolutionnaire… les noms parlent d’eux-mêmes : les groupes formant le bataillon international de libération des YPG sont en grande partie inspirés par les idéaux de la gauche révolutionnaire. « Je me définis comme anarchiste, environnementaliste et antifasciste », expose Qandil Azad, un Français déjà engagé dans son pays d’origine : depuis 2012, il a notamment fait partie des ZADistes, ces militants organisant un squat à vocation politique contre le projet d’aéroport à Notre-Dame des Landes. C’est donc là-bas qu’il a entendu parler du Rojava et qu’il a décidé de partir. Tous ne sont pas politisés, à l’instar de Gelhat Azadi, qui précise qu’il « n’a jamais voté » en France, parce qu’il ne s’est jamais intéressé à la politique. D’autres encore ont des convictions différentes et se rendent sur le front du Rojava pour lutter contre les jihadistes plutôt qu’en soutien au projet kurde. C’est le cas par exemple de Brennan Phillips, Américain de la Louisiane, ancien vétéran d’Irak en 2005 qui a décidé de poursuivre le combat qu’il avait commencé.

Brennan Phillips, qui a fondé une unité médicale sur le front du Rojava, porte d’ailleurs un regard très critique sur la révolution qu’il a côtoyée. « C’est normal que l’Union européenne ait qualifié le PKK de terroriste, ils ont mené des actions de terreur par le passé, épousé le communisme et se sont alignés sur l’URSS, de même que les organisations islamistes terroristes. » Dans un discours très marqué par son expérience de vétéran d’Irak en 2005, il considère que le « confédéralisme démocratique », projet d’un espace de pouvoir sans État-nation et souhaitant le renforcement du pouvoir des instances traditionnelles locales, est voué à l’échec. « Une confédération qui n’épouse aucune frontière est prête à tomber face au premier ennemi, conventionnel ou pas. Nous avons appris cela depuis des milliers d’années en commençant par l’exemple d’Athènes. » Mais ce n’est pas tout. La « révolution » du Rojava aurait été entachée par plusieurs bavures et exactions au sein des YPG, dont des exécutions sommaires de civils, ce que réprouve Brennan Phillips.

 

(Pour mémoire : Kimmy, Firas, Roger, Maxime : ces étrangers qui luttent avec les Kurdes contre l’EI)

 

Daech, l’axe du mal
Marxistes, aventuriers ou réactionnaires, tous les volontaires ont un point commun : leur haine de Daech (acronyme arabe de l’EI). Un adversaire dont ils ne reconnaissent pas le caractère idéologique, et perçu davantage comme un monstre plutôt qu’un combattant. Gelhat Azadi, qui s’est fait encercler une fois avec son unité par une trentaine de kamikazes, a côtoyé de près son ennemi. « Pour moi, ce n’est rien de plus que des gens qui ne sont pas religieux, qui manipulent des gens sans éducation, des pauvres types qui ont perdu des proches pendant les guerres menées par les États-Unis », confie-t-il.

Qandil Azad se rappelle toutefois d’un fait marquant, preuve de la prégnance de l’idéologie jihadiste chez les combattants de l’EI : « Pendant son interrogatoire, un prisonnier a demandé un papier et un crayon pour écrire un message. Après avoir écrit, il s’est levé et a commencé à partir. Bien sûr, les gardes l’ont arrêté. On a su après que Daech lui avait appris qu’avec ce message, il deviendrait invisible ! » Cet interrogatoire a été mené par la brigade antiterreur, une unité spécialisée de police qui gère ces entrevues avec les prisonniers de guerre.

Brennan Phillips déclare qu’il hait son ennemi, « mais le respecte ». « Je hais les jihadistes, car ils sont la meilleure représentation du mal sur terre », n’hésite pas à affirmer l’étudiant en génie biologique, qui décrit la perversion d’un ennemi réduit au statut d’animal. « Ils sont bien entraînés, bien équipés et mènent chaque mission en assumant que c’est la dernière. Ils sont aussi connus pour s’administrer eux-mêmes une perfusion intraveineuse nutritive et porter des couches pour adultes, ce qui leur permet de rester des jours sans bouger. Ils sont vicieux, cruels, maléfiques et le pire c’est qu’ils sont bons à ça », déclare sans détour le volontaire.

 

(Lire aussi : Syrie: une unité de combattants arabes se rapproche de la périphérie de Raqqa)

 

« Colère de l’Euphrate »
« Hemleya Xezeba Firatê », la Colère de l’Euphrate, est le nom de l’opération d’envergure lancée le 5 octobre dernier pour conquérir Raqqa. Lucas Chapman, un jeune volontaire américain, a participé aux premiers jours de cette offensive, « repoussant Daech de Aïn Issa jusqu’à Raqqa ». Gelhat Azadi a également pris part aux opérations, avec toutefois un regard critique sur son bataillon : « J’étais avec le bataillon international de libération (unité des YPG créée en 2015, composée d’étrangers, majoritairement des internationalistes de gauche) à Raqqa, mais la manière dont c’est organisé est une vraie plaisanterie », dit-il, refusant de donner plus de précisions. Quant aux civils, Azadi affirme que lui et ses camarades ont entretenu « d’excellents rapports » avec eux. « Mais au fur et à mesure que nous nous rapprochions de Raqqa, nous trouvions plus fréquemment des gens acquis à l’idéologie de Daech. Et dans ces cas-là, c’est parfois compliqué », confie le combattant. De son côté, Qandil Azad est parti avec un ami allemand vers le canton de Kobané, fin 2016, pour participer à l’assaut sur le barrage de Tabqa, dernier verrou avant Raqqa (conquis le 10 mai dernier) : « J’ai participé à six missions de libération de villages ainsi que la prise de la forêt et du canal juste avant le barrage », raconte le Français.

À ce jour, près de trente étrangers ont perdu la vie sur le front du Rojava. Les autres rentrent habituellement chez eux au bout de six mois, souvent désabusés par l’indifférence de leur société d’origine pour la cause qu’ils ont épousée.

 

 

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