Love from Daech. A propos du lien bombardements/attentats

Une photo parcourt les réseaux sociaux depuis l’attentat de Manchester du 22 mai 2017. Cette photo montre une bombe, arrimée à un chasseur bombardier britannique, marquée par l’inscription « love from Manchester ». Ce papier part de cette anecdote pour s’interroger sur le sens des bombardements.

 

 

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Une photo parcourt les réseaux sociaux depuis l’attentat de Manchester du 22 mai 2017. Cette photo montre une bombe, arrimée à un chasseur bombardier britannique, marquée par l’inscription « love from Manchester ». La Royal Air Force (RAF) a fini par reconnaitre que l’image est authentique et qu’elle n’entendait pas poursuivre les pilotes ou mécaniciens à l’origine du message. Cette petite histoire a connu un double rebondissement ces derniers jours. Avant-hier, un nouvel attentat a frappé le Royaume-Uni dans le quartier de London Bridge. Hier, l’Etat Islamique a revendiqué l’attentat de Londres et expliqué que celui-ci est une réponse aux bombardements et au message « Love from Manchester ». Un « love from Daech » des plus macabres…

G. Chamayou a bien vu les résonnances entre le symbolisme de la guerre contre le « terrorisme » et celui des groupes qualifiés de « terroristes »[i]. Ce symbolisme oppose deux personnages miroirs: l’aviateur (ou opérateur de drone) qui tue à distance en s’efforçant de limiter le nombre de morts innocentes et le kamikaze qui utilise son propre corps pour tuer de manière indiscriminée. Ces deux personnages concourent pour faire de cette interaction violente une non-guerre au sens classique (clausewitzien) du terme. Les attentats et les bombardements ne sont pas l’affrontement de deux volontés politiques – ce qui impliquerait l’énonciation d’une fin autre que la « destruction » – mais un combat moral: une lutte du bien contre le mal. Les uns exhibent la noblesse de l’acte consistant à tenter d’épargner la vie des civils quand les autres mettent en avant l’éthos du martyr. Les uns dénoncent la lâcheté et l’ignominie des assassinats à distance, les autres celle de la violence aveugle. Dans les deux cas, le manichéisme est total et les récits se renforcent mutuellement.

Le jeu de miroir entre les aviateurs britanniques et les combattants de Daech n’est pas un simple dialogue de théâtre. Une réalité matérielle se cache derrière ces mots et ces images. Cette réalité matérielle possède une face que les médias dominants occidentaux exhibent de manière assidue et sensible: les attentats perpétrés par Daech sur le sol occidental. Ces attentats ont fait plus de 350 morts occidentaux depuis le début de cette interaction violente. Le deuxième morceau de cette réalité matérielle est moins connu. Depuis août-septembre 2014, la coalition internationale contre l’Etat Islamique a largué 79 923 bombes sur les positions de l’Etat Islamique. D’après les estimations les plus prudentes, ces bombes ont causé la mort de 3817 civils irakiens et syriens[ii].

Il n’est pas nécessaire d’être un grand mathématicien pour observer qu’on  assiste, depuis trois ans, à une escalade de la violence. En effet, les chiffres étaient de 4 morts civils occidentaux pour 300 morts civils irakiens ou syriens à la fin de l’année 2014, de 70 pour 1300 à la fin de l’année 2015 et de 250 pour 2300 à la fin de l’année 2016[iii].

Le nombre de morts innocentes causées par les bombes occidentales appelle un commentaire. Ce nombre – 3817 morts civils syriens et irakiens si l’on en croit la comptabilité évoquée plus haut – est à la fois faible et important. Il est faible au regard du nombre de bombes larguées (79 923 bombes), ce qui suggère que les aviateurs font bien leur boulot. Il est cependant important si on le compare au bilan humain des attentats (un peu plus de 350 morts en Europe et en Amérique du Nord). Ce paradoxe s’explique très simplement: le volume de la violence guerrière occidentale (79 923 bombes) est tel que les prouesses des aviateurs et des ingénieurs ne suffisent pas pour valider le récit occidental: le mythe de la guerre « propre ». Dès lors, ces pratiques ne peuvent que renforcer le récit de Daech, récit selon lequel les attentats seraient une (petite) contre-violence aux bombardements. Le récit de Daech fait d’autant plus d’émules qu’il correspond à une autre réalité: ce sont les Occidentaux qui ont attaqué Daech en août-septembre 2014 et non pas l’inverse.

Pour le dire autrement, les bombardements et les attentats sont deux faces d’une même médaille. Il suffit, pour s’en rendre compte, de lire la carte des attentats revendiqués par Daech: USA (2 décembre 2015, 12 juin 2016), Royaume-Uni (22 mars 2017, 22 mai 2017, 4 juin 2017), France (13 janvier 2015, 13 novembre 2015, 14 juillet 2016 notamment), Belgique (22 mars 2016), Allemagne (19 décembre 2016). A l’exception de l’Allemagne qui se contente d’une participation indirecte, tous ces pays présentent un point commun: ils bombardement l’Etat Islamique (les USA pour 70% des frappes, le Royaume-Uni et la France pour environ 10% chacun, la Belgique à hauteur de 3%). D’une manière plus générale, le chercheur Alex Braithwaite a montré que les pays « interventionnistes » ont, statistiquement, 60 fois plus de chances d’être touchés par un attentat que les autres pays.

La raison pour laquelle les bombardements alimentent les attentats est simple: contrairement à ce qu’expliquent les experts orientalistes, il n’existe pas d’homo islamicus. En d’autres termes, les personnes qui vivent (ou qui s’identifient avec) les victimes civiles irakiennes ou syriennes des bombardements sont dotées du même logiciel intellectuel et sensible que les proches des victimes des attentats de Londres, Manchester ou Paris. Il leur importe peu que les « règles d’engagement » des aviateurs les qualifient de « victimes collatérales », tout comme il importe peu aux parisiens, aux londoniens ou aux bruxellois d’apprendre que selon Daech, les victimes des attentats constituent, aussi, un mal nécessaire. Toutes ces personnes ne voient qu’une chose: la violence, et son arbitraire. Hannah Arendt avait observé ce phénomène en son temps:

« Le seul sens qu’une action accomplie avec les moyens de la violence puisse révéler et rendre visible dans le monde est la puissance monstrueuse due à la contrainte qui régit les relations des hommes entre eux, et ce tout à fait indépendamment des buts pour lesquels la violence est mobilisée. Même lorsque le but est la liberté, le sens qui est lui-même compris dans l’action exerce une contrainte tyrannique »[iv].

On pourrait ajouter qu’un biais de perception accentue ce phénomène. Depuis leur position, les belligérents ont tendance à interpréter la violence de l’autre comme de la cruauté et, par conséquent, à se montrer plus violents en retour. Clausewitz l’avait compris bien avant les catastrophes du XXe siècle en parlant de « montée vers les extrêmes ». René Girard a affiné l’explication depuis en évoquant, pour sa part, un « cercle vicieux de la violence »[v].

Entendons-nous bien: ces éléments ne signifient pas que les « interventions extérieures » sont absurdes. En effet, une violence motivée par de mauvaises raisons (passionnelles, économiques, électoralistes, etc.) peut avoir des effets latents positifs. En l’occurence, il est possible que les bombardments occidentaux sur la Syrie et l’Irak aient des effets positifs sur le plan humanitaire (Daech commet effectivement des crimes). Pour le savoir, il faudrait effectuer ce qu’on pourrait appeler, après Didier Bigo, le bilan d'(in)sécurisation des bombardements, autrement dit calculer le ratio insécurisation/sécurisation. Si le nombre de vies sauvées est supérieur aux victimes directes et indirectes des bombardements, la thèse « les bombardements sont utiles » peut devenir crédible. Ce raisonnement pose cependant au moins deux problèmes. Premièrement, les exemples passés (Somalie, Balkans, Afghanistan, Irak, Libye)  devraient inciter, pour le moins, à la prudence quant aux effets sociaux positifs à moyens et long termes des campagnes militaires. Deuxièmement, il faudrait expliquer pourquoi on s’attaque à Daech et pas au régime de Assad, lequel a fait au moins dix fois plus de victimes…

En toute hypothèse, il importe de dire les choses clairement: les bombardements ne sont pas une réponse stratégique au « terrorisme ». Au contraire, si l’objectif est de prévenir des attentats sur le sol occidental, il faut arrêter immédiatement les bombardements et suivre la voie empruntée par l’Espagne en 2004. Après s’être engagée aux côtés des USA et du Royaume-Uni dans la folle aventure irakienne, l’Espagne a renoncé aux interventions extérieures pour renforcer les instruments de sécurité qui ont fait leur preuve en matière d’anti-terrorisme: police, justice, renseignement. Depuis que l’Espagne se tient en retrait des aventures guerrières occidentales, ce pays n’a plus fait l’objet d’attaques sur son sol.

Ce débat commence à avoir lieu au Royaume-Uni. Jeremy Corbyn, le leader du parti travailliste, a eu le courage de dire ces choses au lendemain des attentats qui ont endeuillé Manchester et Londres. A l’inverse, le silence de la classe politique française est assourdissant. On aimerait aussi que les médias dominants se saisissent de ce débat plutôt que de donner la parole aux « experts » en radicalisation qui s’interrogent sur les causes culturelles et psychologiques d’un mécanisme aussi ancien que la guerre: l’escalade de la violence. Ce débat existe chez les militaires (voir par exemple à ce propos le dernier billet du Colonel Goya[vi]). Dans ce contexte d’élections législatives, pourquoi les citoyens français n’y auraient-ils pas droit?

 


[i] https://www.monde-diplomatique.fr/2013/04/CHAMAYOU/49004

[ii] Données du réseau britannique « Airwars »: www.airwars.org

Dans les cercles militaires, on avance plutôt le chiffre de 5000 morts civils irakiens et syriens. Voir à ce propos le commentaire du Colonel Goya dans: https://www.franceculture.fr/emissions/latelier-du-pouvoir/construire-lennemi

[iii] Idem.

[iv] Arendt, H. 1995. Qu’est-ce-que la politique ? Paris: Seuil, p 183.

[v] Girard, R. 1972. La violence et le sacré. Paris: Grasset.

[vi] https://lavoiedelepee.blogspot.fr

 

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