Deir ez-Zor, la der des ders ?

La ville syrienne de Deir ez-Zor, le 4 janvier 2014. Ahmad Aboud/AFP/Archives
ÉclairageAlors que l’étau se resserre autour de Raqqa et de Mossoul, l’EI continue de résister dans la capitale de l’Est syrien. Dernière sur la liste des villes à reprendre, sa charge symbolique n’en est que plus grande.

30/06/2017

Le « califat » autoproclamé vacille. Mossoul, en Irak, ne résiste plus que par une mince partie de sa vieille ville. Raqqa, en Syrie, est désormais encerclée. Les autres grandes villes sont tombées. Toutes, ou presque. Au milieu du désert syrien, dans l’est de la Syrie, le drapeau de l’État islamique flotte encore dans les localités qui bordent l’Euphrate. Parmi elles, Deir ez-Zor résiste depuis maintenant trois ans aux attaques de l’armée syrienne, confinée dans la partie ouest de la ville. Capitale du gouvernorat éponyme, cette ville a été notamment connue pour ses champs pétroliers alentour dont l’EI avait pris le contrôle à la mi-2014. Elle est désormais le dernier gros espace urbain à reprendre, avec Raqqa et Mossoul, qui fera basculer l’EI dans sa forme initiale de clandestinité.
« C’est ce qu’il reste de l’idée concrète d’un État », affirme Ziad Majed, spécialiste de la Syrie. Alors que l’EI avait, pour la première fois dans l’histoire jihadiste, proclamé une souveraineté territoriale, la bataille de Deir ez-Zor apparaît primordiale pour ce groupe, sur le point de perdre le contrôle de ses grandes zones urbaines. « Après Raqqa, Deir ez-Zor sera une étape importante, car ce sera la fin d’un management politique, économique et administratif du territoire de l’EI », explique cet expert. « C’est une grande phase dans l’existence même de ce mouvement, sans pour autant signifier la fin de l’organisation », ajoute-t-il.
Mais plus que la dernière zone urbaine à reprendre, Deir ez-Zor symbolise aussi la dernière ligne droite jusqu’à la frontière irakienne. Là où, en 2014, l’EI (connu sous son ancien nom d’EIIL) avait mis en scène l’abolition des frontières dessinées par les accords Sykes-Picot, en 1916. Pour les jihadistes de l’EI, ces limites sont celles de l’impérialisme franco-britannique, qui ont autrefois séparé arbitrairement les musulmans de la région. Le symbole était fort. Sa chute le sera tout autant : en plus d’engendrer la fin d’un territoire jihadiste, elle permettra également au régime de Bachar el-Assad de reprendre le contrôle de ses frontières avec l’Irak.
L’armée syrienne a beaucoup à gagner dans cette bataille, dès lors que son gouvernement peut y retrouver une emprise nationale et non plus confinée sur la seule partie ouest du pays. Ses forces qui combattent dans la région sont aujourd’hui repliées dans une poche entourée des combattants de l’EI. Elles contrôlent une partie de la ville, ainsi que l’aéroport qui permet un pont aérien pour alimenter sa base militaire. En trois ans, la zone contrôlée par le régime a déjà été l’objet de plusieurs grosses offensives menées par l’EI. Pour Ziad Majed, si l’armée syrienne arrivait jusqu’à présent à tenir ses positions, c’est en partie parce que l’EI trouvait un intérêt économique à les faire perdurer, sinon à ne pas les annihiler totalement. « Une économie alternative s’était créée entre le régime et les jihadistes », affirme-t-il.

Axe Téhéran-Beyrouth
Mais c’était sans compter sur la chute de ses autres villes et la volonté du régime de se placer comme l’acteur principal pour reprendre la région. À condition alors que les alliés de Bachar el-Assad soutiennent ses avancées. « Le régime ne peut rien faire sans appui extérieur. Quand on parle de l’armée syrienne, il faut donc également entendre : les milices chiites irakiennes, le Hezbollah, les experts iraniens et l’aviation russe », précise l’expert. Alors que la reprise de Deir ez-Zor apparaît tout aussi importante pour le régime que le maintien de la ville pour l’EI, elle ne se fera donc pas sans l’aide de forces extérieures, mues par certains intérêts propres.
Dans la bataille, Moscou, Téhéran et Bagdad soutiennent à bras-le-corps le régime de Bachar el-Assad. Dimanche dernier, l’Iran tirait, depuis son territoire, plusieurs missiles visant les jihadistes installés dans cette zone. Un acte de revanche suite aux attaques qui avaient touché quelques jours plus tôt sa capitale. Mais l’Iran a aussi les yeux rivés sur cette région à majorité sunnite en raison du lien qu’elle tisse entre ses espaces d’influence, de Téhéran à Beyrouth. « Il y a une volonté de contrôler cet espace pour ne pas être inquiété sur cet axe », affirme Ziad Majed. Les Iraniens ont-ils par ailleurs des vues sur les ressources et le pétrole du gouvernorat ? Pour cet expert, la problématique économique est évidemment présente, mais elle est loin d’être une des raisons principales des intérêts portés à cette région. « L’enjeu principal est le contrôle des frontières, la continuité territoriale Téhéran-Beyrouth, et surtout la volonté de s’imposer comme acteur incontournable dans les négociations qui prendront place pour l’après-Daech », explique-t-il.
Reste alors à savoir comment ces acteurs contrôleront la région. Si Deir ez-Zor est essentiellement peuplée de sunnites, elle est aussi surtout dominée par les affiliations tribales. Pour Ziad Majed, la bataille révélera également la durabilité des alliances entre l’EI et ces tribus locales. Le groupe jihadiste a longuement travaillé pour souder ces liens dans la région. Ils seront décisifs dans l’assaut final et détermineront la part d’assise qu’aura l’EI pour s’installer clandestinement aux alentours. La fidélité de cette base populaire pourrait être un atout majeur pour le groupuscule, qui s’en est toujours servi pour s’installer progressivement dans les villes et les villages. Davantage encore dans le gouvernorat de Deir ez-Zor, souvent marginalisé par le pouvoir syrien, et qui prolonge par ailleurs la région d’al-Anbar en Irak, bastion historique de l’insurrection sunnite.

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