Tous à Barbès, ce dimanche à 14 H !

C’était le 6 décembre 2018, quand 151 jeunes de Mantes-la-Jolie ont été agenouillés, mains sur la tête, par la police, avant d’être placés en garde à vue. On n’a pas oublié, et on sera demain dans la rue, y compris avec les difficultés de transport, pour dire « plus jamais ça ». Ci-dessous des extraits d’un bon reportage sur ce sujet, réalisé par de Willy Le Devin dans Libération.


Devant le lycée Saint-Exupery. Malika, membre du collectif des jeunes du Mantois, mère d’Imaine, qui a été témoin cette humiliation

« C’est avant tout l’histoire d’un silence. Celui de 151 lycéens agenouillés, dont la parole a été confisquée quelques heures, le temps d’une opération de police humiliante. Un silence qui saisit, déchiré par les propos d’un flic fier de son office – « Voilà une classe qui se tient sage » -, allégorie du rapport punitif que l’Etat entretient depuis trois décennies avec ses quartiers populaires. La scène, filmée par le policier lui-même, et mondialisée par Twitter, s’est déroulée à quelques mètres du lycée Saint-Exupéry de Mantes-la-Jolie (Yvelines), et hantera longtemps l’imaginaire de ces adolescents.

Ces lycéens, qui vivront touchés à jamais par cette pose – devenue un fragment d’histoire intime -, partagent à présent un collectif, celui de la « défense des jeunes du Mantois », dont la vocation tient en un seul mot : réparer. « Nos enfants vivront toute leur vie avec une vision égratignée d’eux-mêmes, on ne peut pas leur dire de reprendre le fil de leur vie comme si de rien n’était », poursuit Malika. Ils ne sont plus tout à fait les mêmes.
« Sale exemple »

Après quatre jours de contestation houleuse contre Parcoursup, la plateforme d’admission post-bac, les flics envoient tout le monde au frais. Tant pis si 95 % des mômes cueillis devant « Saint-Ex » n’y sont pour rien : « C’est panier à salade, matraque, ballon », rit (jaune) l’un des interpellés. Agés de 12 à 21 ans, beaucoup découvrent alors l’odeur d’urine de la garde à vue, l’angoisse de ne pas être cru, les gifles verbales. Selon le dossier d’instruction, que Libération a pu consulter en intégralité, le traumatisme va bien au-delà des malaisantes images de la vidéo : insultes, provocations, coups, tout n’aurait pas encore été dit dans cette histoire. Depuis, chacun arpente le labyrinthe de sa reconstruction.

Cicatrices invisibles

Dimanche, le collectif de défense des jeunes du Mantois organise une marche à Paris. Elle partira de Barbès à 14 heures, pour partager avec la capitale un bout du préjudice subi. « On s’est d’abord dit qu’on la ferait chez nous, à Mantes-la-Jolie. Puis, on a préféré venir à Paris. Pour le symbole, et parce que les violences policières, le racisme, les inégalités doivent être le combat de tous », exhorte Yessa Belkhodja, militante aguerrie et cofondatrice du collectif. « Venir à Paris, c’est aussi ne pas se laisser marcher dessus, montrer qu’on existe, le crier. Ils nous ont agenouillés, on ne va pas s’en contenter et rester chez nous, apeurés. Les policiers ont des devoirs. Nous, on a des droits. Et on entend bien les faire valoir », parachève Ibrahima, le regard qui fixe l’horizon.

A Mantes-la-Jolie, tous n’ont pas cette détermination. Pour certains des « 151 », l’épisode a accouché de cicatrices invisibles. A la lecture du dossier d’instruction, on comprend que certaines meurtrissures, insidieuses, ont durement pesé sur l’année scolaire écoulée. A 17 ans, Imaine redouble sa terminale. Elle n’a pas eu la force de passer son bac après avoir été témoin de la scène : « On a vu tous nos potes se faire maltraiter parce que des policiers nous ont demandé de regarder. Quelques-uns avaient l’air heureux de nous demander ça. A l’origine, avec des copines, on s’était cachées derrière des voitures, mais ils nous ont trouvées. Désormais, je dois vivre avec les images de mes amis menottés, allongés au sol, avec des policiers qui piétinent leur dos. Quand on s’est revus après tout ça, on ne savait pas trop quoi se dire. On regardait nos pieds, silencieux. Ils nous ont traités comme des esclaves, ça fait horriblement mal. J’y repense chaque jour. »

Comme elle, Mounir, 16 ans, en seconde à Rostand, a accusé le coup. Lui fait partie des « 151 ». Mais il a décliné l’invitation à témoigner. Il « n’a ni le courage ni l’envie de se replonger dans cette soumission. » Sa mère, Fadila, ne le reconnaît plus : « Avant ça, Mounir était bon à l’école. Il avait des projets, il ambitionnait certains métiers. Depuis, il est comme perdu. Il n’a plus confiance, il rumine. Comme si les policiers avaient brisé quelque chose en lui, et qu’il ne se sentait plus capable d’avancer… »

« On s’est attaqué à la dignité des enfants, a fortiori à un âge charnière de la construction. Cela génère une colère sourde, qu’ils vont garder longtemps en eux. Surtout si l’impunité perdure » , explique Yessa Belkhodja.

« C’est simple, ils sont restés mutiques ou presque en garde à vue, dit avec euphémisme Arié Alimi, l’avocat de plusieurs enfants. Comment imaginer qu’ils s’épanchent sur leurs traumatismes auprès de policiers alors que quelques minutes plus tôt, leurs collègues les traitaient comme des moins-que-rien ? » Il y a aussi ces petites phrases, qui surlignent l’inégalité des chances. A la question de savoir s’il désire être assisté d’un avocat, un ado rétorque : « Non, mes parents n’ont pas les moyens de le payer. » Le policier omettant alors volontairement de spécifier qu’en pareil cas, le conseil est réglé par l’aide juridictionnelle, et ne coûte donc rien à la famille… « Cette procédure est frappée d’irrégularités, poursuit Arié Alimi. Pas mal de gardes à vue n’ont pas été filmées. Or, c’est obligatoire pour des mineurs [une panne du logiciel Vidéogav a été avancée]. Beaucoup n’ont pas été placés dans des cellules prévues pour les accueillir, les notifications aux parents n’ont pas toujours été faites dans les règles. Certains enfants ont été confiés aux familles d’autres lycéens parfaitement inconnus en fin de garde à vue pour qu’on les ramène chez eux. Tout ceci est illégal. »

Ce n’est que quelques jours après la diffusion de la vidéo, courant décembre, que les langues des lycéens se sont peu à peu déliées. Une douzaine dépose plainte pour « atteinte à la liberté individuelle, violence n’ayant pas entraîné une ITT, actes de torture, et diffusion illégale de l’image d’une personne identifiée ou identifiable ». Entendus ensuite par l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), ils rapportent une toute autre histoire que celle racontée jusqu’ici dans les médias : « A un moment, on m’a demandé de me lever, mais j’étais trop lent. Un policier m’a alors donné un coup de matraque au niveau du cou. Il a regardé dans mon carnet de correspondance, a noté mon nom dans un ordinateur. Il a aussi déchiré ma convention de stage, en me disant que ça ne me servirait à rien », rapporte Anas, 18 ans, actuellement en bac pro. « J e suis resté à genoux, dans le froid, plusieurs heures. J’ai été frappé avec une matraque. On a aussi donné des coups de pied dans mon sac et mon téléphone a été cassé », assure Mounir. A Libération, Yasser, élève de terminale ST2S, déclare que lorsque les policiers désignaient les jeunes, certains criaient : « Hey le Noir, l’Arabe, le chevelu ! » Imaine, elle, a entendu des « Quelle prison vas-tu choisir ce soir ? »


Yasser, témoin de la scène du 6 décembre 2018. Photo Albert Facelly pour Libération

Des propos et pratiques condamnables, que le parquet de Nanterre n’a cependant pas établis, classant sans suite le 24 juillet l’enquête ouverte après les plaintes. Contactée par Libé, la juridiction explique qu’elle n’a pas retenu les violences commises sur les jeunes « faute d’avoir pu identifier leurs auteurs ». Pour les infractions « d’atteinte à la liberté » et « d’actes de torture », le parquet estime tout simplement « qu’il n’y a pas d’éléments ». Lassés de ne pas être crus, des lycéens et leur syndicat, l’UNL, sont en train de se constituer partie civile pour forcer l’ouverture d’une nouvelle enquête, cette fois-ci confiée à un juge d’instruction. « S’il y avait dans l’institution judiciaire une vraie volonté de rechercher la vérité, cela aurait dû être fait il y a un an. Même pour obtenir une enquête impartiale, nous devons nous battre », désespère Yessa Belkhodja.

Soif de justice

« Les policiers auraient-ils osé agenouiller 151 lycéens parisiens ? » raille Ibrahima. « Imaginez le tollé que ça générerait si 151 enfants du XVIIe arrondissement étaient retenus à genoux, menottés, pendant trois heures à 2 degrés. Leurs parents seraient scandalisés. La différence, c’est qu’ils sont journalistes, avocats, professeurs, médecins, qu’ils ont le contact des élus, qu’ils évoluent dans le même monde que les commissaires. A Mantes-la-Jolie, on a fait ça à des enfants d’ouvriers », fulmine Yessa Belkhodja.

A Barbès, dimanche, le collectif de défense des jeunes du Mantois sera soutenu par de nombreux groupes féminins étrangers. « Les mamans ont joué un rôle formidable pour défendre la dignité de leurs enfants. Elles ont une soif de justice intarissable. Dans les quartiers populaires, les papas sont parfois plus taciturnes. Du coup, on s’est appuyés sur leurs figures pour tisser des liens avec le collectif « Mamans toutes égales », les « Omas gegen Rechts » autrichiennes [« les mamies contre la droite »] ou les « Mamme in piazza per la libertà di dissenso » italiennes [les mamans dans la rue pour la liberté de la dissidence].

Source Libération : Willy Le Devin – Photos Albert Facelly

CAPJPO-EuroPalestine

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