Calais : vie et mort de Mohamed Khamisse Zakaria, 20 ans

Par Stéphanie Maurice, correspondante à Lille
— 26 novembre 2020 à 19:22

De nombreux migrants ont assisté jeudi aux obsèques d’un jeune Soudanais, mort la semaine dernière sur l’A16. Il tentait de grimper à bord d’un camion qui allait en Angleterre. La police a chargé. Une voiture l’a percuté alors qu’il tentait de fuir.


Au carré musulman du cimetière nord de Calais, la tombe est déjà creusée, en ce début de jeudi après-midi. Les compagnons de route de Mohamed Khamisse Zakaria arrivent par petits groupes, pour l’enterrement, en avance. Le jeune Soudanais est mort la semaine dernière, dans une tentative de passage vers la Grande-Bretagne. Embouteillages de camions sur l’A16, l’autoroute qui mène au tunnel sous la Manche, il voulait tenter sa chance, grimper à l’arrière d’une remorque, parmi d’autres. Les forces de l’ordre ont commencé à gazer, il a fui, et a été percuté par une voiture qui doublait les poids lourds à l’arrêt.

Les hommes s’arrêtent à un robinet à l’entrée du cimetière, pour une ablution avant la cérémonie. «Ils sont nombreux», est rassurée Mariam Guéret, du Secours catholique. Dans le rituel musulman, il est important de ne pas laisser le défunt aller seul pour ce dernier moment. «C’est la dignité du mort», explique-t-elle. Les hommes s’attroupent, sortent le cercueil de la voiture et le posent à même le sol. Ils s’alignent en rangées, les mains s’ouvrent, paumes en l’air, pour la prière aux morts. Une bruine crachote aux visages. Puis le silence s’installe. A quoi pensent-ils, ces hommes aux blousons épais, aux chaussures boueuses, certains avec le sac à dos où tiennent toutes leurs possessions ? Ils enterrent l’un des leurs, à côté d’autres exilés morts sur la route, si loin de chez eux.

Une poignée de terre pour envoyer aux parents

Les premières pelletées de terre tombent sur le bois du cercueil. Un employé du Secours catholique s’approche pour prélever une poignée de la terre de Calais, sableuse, avec des éclats de coquillages. Elle sera envoyée aux parents de Mohamed Khamisse Zakaria, réfugiés dans un camp au Darfour. «Ce n’est pas dans la tradition soudanaise, explique Mariam Guéret. Mais on se dit que c’est important pour sa famille d’avoir un peu de terre de là où il est enterré. Ses parents ne pourront jamais voir sa tombe. C’est douloureux d’enterrer un proche sans être là, je crois que beaucoup de Français le comprennent mieux avec ce qu’ils ont vécu pendant le confinement.» On demande l’âge du jeune homme. «20 ans», répond-elle, et les larmes lui montent aux yeux. Elle a récupéré auprès des pompes funèbres son téléphone portable, une bague et une chaîne, toutes ses possessions, qui vont être aussi expédiées à ses parents, avec une vidéo de la cérémonie, filmée à leur demande.

Dans les locaux du Secours catholique, des cafés et des beignets attendent ceux qui ont souhaité offrir un dernier hommage à Mohamed Khamisse Zakaria. Sa photo, regard grave et pénétrant, a été accrochée en grand format. C’est un voisin de son village, Hassan, qui l’a retrouvée sur son Facebook. C’est lui qui est venu au Secours catholique, avec une quinzaine d’amis, pour exprimer leur inquiétude de ne plus avoir de nouvelles de Mohamed. Il a identifié le corps à la morgue, et il y a une forme de soulagement pour les bénévoles à avoir pu lui redonner une identité. Ce n’est pas toujours le cas. De lui, on a un embryon d’histoire, deux frères et une sœur, un père soudeur qu’il aidait, une arrivée en août en Italie. Il n’était à Calais que depuis un mois et demi. Entre les deux, on ne sait pas trop. Celui avec qui il voyageait est déjà passé en Angleterre, et il voulait le rejoindre. «Il avait de l’ambition et de l’espoir», glisse Hassan.

«Ce n’est pas notre choix»

Il y a trois semaines, les associations de Calais ont enterré un Iranien de 34 ans, Behzad Bagheri-Parvin. «Ce n’est pas normal de devoir aller aussi souvent au cimetière», soupire Juliette Delaplace, chargée de mission du Secours catholique à Calais. Elle compte au moins treize morts depuis janvier. Son corps a été retrouvé sur la plage de Sangatte le 18 octobre. «Il a dit à ses copains qu’il avait rêvé qu’il réussissait à passer seul en Angleterre. Alors, il a acheté une barque sans moteur, et il est parti», raconte Mariam Guéret. Elle n’a pu envoyer à ses parents qu’un bonnet, seul effet personnel récupéré. L’histoire est si triste qu’aucun de ses compagnons d’exil n’a souhaité assister à son enterrement. «C’était trop lourd pour eux», explique-t-elle.

A la cérémonie funèbre de Mohamed Khamisse Zakaria, sont venus de Lille deux Soudanais de son village, qui ont des papiers. Ils ont exhorté leurs compatriotes présents à déposer une demande d’asile en France, plutôt que de risquer leur vie à tenter de rejoindre la Grande-Bretagne. Un leur a répondu : «On sait bien que ce chemin de souffrance ne va pas s’arrêter rapidement, mais ce n’est pas notre choix.»

https://www.liberation.fr/france/2020/11/26/calais-vie-et-mort-de-mohamed-khamisse-zakaria-20-ans_1806861

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