Sissi-Macron : la realpolitik au détriment des droits de l’homme

L’homme fort d’Égypte dînait hier soir avec le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian, architecte depuis 2015 d’une relation privilégiée entre les deux pays en matière d’armement.

OLJ / Par Stéphanie KHOURI, le 07 décembre 2020

Sissi-Macron : la realpolitik au détriment des droits de l’homme

Droits de l’homme ou realpolitik ? Sur le dossier égyptien, la diplomatie française est face à un dilemme. Emmanuel Macron, qui reçoit le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi aujourd’hui en visite d’État en France, semble promis à un délicat exercice d’équilibriste face aux enjeux de la rencontre.

L’entrevue bénéficie certes d’un contexte porteur. L’Égypte et la France – où réside la plus large communauté égyptienne en Europe – défendent des positions similaires sur un certain nombre de dossiers brûlants. Les deux pays voient d’un très mauvais œil la montée en puissance de la Turquie en Méditerranée orientale et tentent de limiter son influence. En Libye, Le Caire a pris le parti du maréchal Haftar soutenu également par Paris, même si de façon plus nuancée, alors qu’Ankara est intervenu militairement en faveur du Gouvernement d’union nationale (GNA). Plus largement, la France développe une stratégie en Méditerranée orientale qui consiste à renforcer ses partenariats avec de nombreux pays, en particulier l’Égypte, pour isoler la Turquie. La rencontre reflète donc une volonté de renforcer une relation engagée de longue date avec « un partenaire historique, stratégique et commercial avec qui on parle de tous les dossiers sensibles », estime Yves Aubin de La Messuzière, ancien ambassadeur de France. La visite a été préparée au début du mois de novembre par le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian qui s’est rendu au Caire afin d’appeler à « l’apaisement », alors que la France faisait l’objet de critiques dans le monde arabo-musulman suite à la republication par Charlie Hebdo des caricatures du prophète Mahomet. « Ce sommet est le produit de mois de discussions bilatérales : les deux parties ont fait des efforts pour apaiser les tensions, sans qu’il soit clair pour l’instant jusqu’où elles pourront aller dans cette alliance stratégique », estime Joe Macaron, chercheur à l’Arab Center à Washington.Car, avant d’aborder les affaires communes, Emmanuel Macron devra évacuer une question épineuse : la situation des droits de l’homme en Égypte. Le président français devra négocier au mieux afin de ne rien perdre de sa « relation stratégique » avec Le Caire, tout en ne compromettant pas les valeurs qu’il entend défendre sur la scène internationale. « On assume parfaitement notre alliance, mais il faut les secouer sur les droits de l’homme », résume pour L’Orient-Le Jour un diplomate français sous couvert d’anonymat. Le sujet mine la relation entre les deux pays depuis un certain temps. Lors de la dernière rencontre avec son homologue égyptien en janvier 2019 au Caire, Emmanuel Macron avait durci le ton en indiquant que la stabilité du pays ne saurait se faire aux dépens des libertés. La déclaration avait coûté au président français de juteux contrats annulés dans la foulée par l’Égypte, qui privilégiera désormais la concurrence. « On ne fait pas la leçon au pharaon chez lui sans le prévenir », avait alors confié un industriel égyptien au média La Tribune.

Retour à la realpolitik ?

Impossible à ce stade de savoir si la visite entamée hier soir inaugure un nouveau chapitre plus apaisé dans les relations entre les deux pays. Il faudrait pour cela qu’Emmanuel Macron arrondisse les angles et parvienne à faire pression sans brusquer Le Caire. L’exercice est particulièrement délicat compte tenu des pressions de l’opinion publique française et internationale face à la dégradation de la situation au cours des dernières années. Élu président en 2014, M. Sissi a été réélu en 2018 avec 97 % des suffrages. En avril dernier, une loi antiterroriste a été élargie, facilitant plus encore le musellement de l’opposition politique (Frères musulmans, journalistes, militants, universitaires). Plus de 60 000 prisonniers politiques seraient actuellement détenus dans les geôles égyptiennes, selon les ONG de défense des droits de l’homme qui notent également la multiplication des cas de disparitions et de tortures. Pour mémoire La justice classe une vieille affaire sur 20 ONG

Ce bilan a poussé de nombreuses voix à dénoncer l’indulgence, voire la complicité de la France envers un régime considéré comme autoritaire et répressif. « C’est maintenant ou jamais que le président Macron doit tenir son engagement affiché en faveur des droits humains en Égypte », ont déclaré, le 2 décembre, une vingtaine d’organisations de défense des droits de l’homme, dont la FIDH, Human Rights Watch et Amnesty International. Le lendemain, les autorités égyptiennes libéraient trois responsables de l’ONG égyptienne EIPR (Initiative égyptienne pour les droits personnels), arrêtés à la mi-novembre. La décision a été interprétée par certains comme un geste du Caire en direction de Paris, sans que le rôle exact de la diplomatie française dans l’affaire ne soit connu.

Si l’on peut donc s’attendre à ce qu’Emmanuel Macron fasse preuve « de fermeté sur la question des droits de l’homme », estime Yves Aubin de La Messuzière, pour certains, la France ne saurait se contenter d’une « condamnation verbale » compte tenu du rôle de Paris dans l’armement du régime égyptien, troisième client de la France en la matière. Depuis 2015, Jean-Yves Le Drian, à l’époque ministre de la Défense, est l’architecte d’une relation privilégiée dans ce domaine. « L’Égypte a acheté pour au moins 7,2 milliards de dollars à la France au cours des dernières années », indique Michele Dune, directrice du programme Moyen-Orient au centre Carnegie Endowment for International Peace. Pour cette dernière, ces contrats font de l’Égypte un allié précieux de l’industrie française. Pour mémoire Sissi se prononce contre les « insultes aux prophètes »

Mais si l’Égypte du président Sissi est de plus en plus infréquentable, elle est également de plus en plus incontournable du point de vue Paris. Pays le plus peuplé du monde arabe, allié phare des pétromonarchies du Golfe, acteur de premier plan en Afrique et en Méditerranée orientale, l’Égypte est un partenaire qui permet de jouer sur plusieurs tableaux. Elle « contribue à tenir la région, on ne peut pas faire sans elle », admet le diplomate contacté par L’OLJ. « Même si elle a perdu de sa force d’influence au profit d’autres puissances régionales, l’Égypte reste pour la France, comme pour l’Europe ou les États-Unis, un partenaire stratégique, au point qu’on ne peut pas faire l’impasse d’un dialogue avec elle », estime Yves Aubin de La Messuzière. Le Caire y trouve aussi son compte. « L’Égypte a vu de son côté son rôle régional faiblir et a besoin d’élargir son cercle d’alliés », estime Joe Macaron, pour qui les deux chefs d’État auraient récemment réalisé le besoin d’un retour à la « realpolitik ». Outre la géopolitique régionale et l’armement, les deux pays placent la lutte antiterroriste au rang des priorités nationales. Mais pour les organisations de défense des droits humains, c’est précisément ce dossier qui permet une justification sur le plan local de la violation quotidienne des droits des Égyptiens. La France a « longtemps justifié son soutien » au Caire pour son rôle dans « la lutte régionale contre le terrorisme », alors que « l’Égypte se sert abusivement de la législation antiterroriste pour éradiquer le travail légitime en faveur des droits humains et supprimer toute opposition pacifique », déclarent les ONG dans leur appel du 2 décembre. Paris n’est pas parvenu jusqu’à maintenant à profiter de sa relation privilégiée avec Le Caire pour le pousser à faire des gestes importants sur la question des droits de l’homme. Bien au contraire, les autorités égyptiennes semblent user de l’intérêt stratégique de leur pays auprès de leurs interlocuteurs comme d’un passe-droit pour restreindre les libertés comme elles l’entendent. Face à cette équation délicate pour l’Élysée, un nouvel élément pourrait entrer en jeu. À l’heure où la transition politique s’organise à Washington, la nouvelle administration menée par Joe Biden devrait adopter une attitude beaucoup plus ferme à l’égard du régime égyptien. Mais il est encore trop tôt pour savoir si un éventuel changement de ton des États-Unis, principal source de financement de l’armée égyptienne, pourrait effectivement changer la donne.

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