La résistance des députés kurdes au Parlement turc

Être opposant dans la Turquie d’Erdogan est un métier à hauts risques.  Dans un pays qui compte plus de 300.000 prisonniers, dont environ un tiers pour délits politiques, où la mainmise du pouvoir sur l’appareil  judiciaire et sur les médias est totale, les citoyens ordinaires sont réduits au silence.  La police va jusqu’à traquer les opinions qu’ils expriment sur les réseaux sociaux et la moindre critique, la moindre remarque « offensante » font l’objet de poursuites judiciaires.  Ainsi, à ce jour, il y a plus de 60.000 poursuites pour « insulte au  président de la république »  engagées contre les usagers « imprudents » sur les réseaux sociaux.

Des journalistes sont eux aussi réduits au silence.  Des dizaines de journaux, revues, radios, chaînes de télévision ont été fermées au cours de ces dernières années par un pouvoir qui contrôle désormais plus de 95% des médias du pays.  Les rares journalistes qui osent s’exprimer sur des chaînes You Tube sont intimidés par des procès même pour des articles ou reportages publiés il y a cinq ou six ans.  Ainsi, la journaliste kurde, Ayşegül Dogan, ex-présentatrice de la chaîne IMECE TV, interdite et saisie par le gouvernement turc, vient d’être condamnée à 6 ans 9 mois de prison par un tribunal de Diyarbekir pour « liens avec une organisation terroriste » parce qu’elle avait, dans le cadre de sa profession, interviewé certains responsables politiques kurdes. Son père, Orhan Doğan, député de Cizre, arrêté en 1994 avait passé 10 ans dans les géoles turques en compagnie de Leyla Zana, lauréate du Prix Sakharov du Parlement européen, d’Ahmet Turk et d’autres députés kurdes.

Les avocats sont également une cible favorite de la répression tout comme les médecins qui contestant les statistiques manifestement manipulées et sous-évaluées des victimes de la pandémie du COVID-19 en Turquie. 

Dans le classement des pays pour le respect de la liberté d’expression la Turquie est désormais classée 154ème sur 180 pays.

Les représentants élus n’échappent pas à cette répression.  Les députés du vieux Parti républicain du peuple (CHP) fondé par Atatürk, laïc et nationaliste, sont fréquemment accusés de « trahison », d’« alliance avec le terrorisme »  par le président turc.   L‘un de leurs député, Enis Berberoğlu, est en prison pour avoir facilité la révélation par le quotidien Cumhuriyet de livraisons d’armes turques aux milices islamistes syriennes.  Plusieurs de leurs députés sont menacés de la levée de leur immunité parlementaire.

Criminalisation du Parti démocratique des peuples (HDP), pro-kurde.

Le président turc, son parti et les médias qu’ils contrôlent s’appliquent par tous les moyens à contester la légitimité des maires et des députés du HDP, élus en dépit des élections tenus dans des conditions particulièrement iniques sans précédent.  Ils veulent criminaliser ce parti qui défend les droits du peuple kurde mais aussi ceux des chrétiens, des alevis, des Arabes et des minorités sexuelles (LGBT).  A peine un an après leur élection, 47 des 55 maires élus de ce parti ont été destitués par décret et remplacés par des fonctionnaires nommés par Ankara.  Les principaux dirigeants de ce parti, dont ses ex-coprésidents et une dizaine de députés et ex-députés sont en prison pour délits d’opinion.  Evoquant le cas de Selahattin Demirtaş, ex-leader de ce parti et deux fois candidats à la présidence de la république, en détention préventive, l’ex-vice Premier ministre turc Bülent Arınç, ancien président du Parlement et avocat pénaliste de profession, a récemment déclaré que l’acte d’accusation le visant était « risible, un travail incohérent d’enfant » et demandait sa libération.  Cette déclaration lui a valu une levée de boucliers des dirigeants  de l’AKP et d’Erdogan lui-même qui l’a obligé à démissionner du Haut Conseil présidentiel dont il était membre.

Bien avant B. Arınç, la Cour européenne des droits de l’homme avait également demandé la libération de Demirtaş, sans succès.

Dans sa déclaration du 9 décembre, le président turc persiste : « Ce n’est pas mon affaire d’intervenir dans les affaires judiciaires.  En particulier nous n’allons pas protéger les droits, s’il en a, d’un terroriste nommé Selahattin Demirtaş.  Notre justice ne reconnaît pas de droit à un terroriste comme Selahattin Demirtaş».  Détenu depuis 4 ans, Demirtaş n’a à ce jour été condamné par aucun tribunal mais après cette injonction d’Erdogan, la sentence ne saurait tarder.

Le président turc méprise l’Union européenne, ses dirigeants et ses institutions tout en profitant en tant qu’allié de l’OTAN de leur indulgence politique ainsi que, bien sûr, de tous les avantages de l’Union douanière et d’autres largesses financières accordées à un pays officiellement toujours candidat à l’adhésion.

C’est dans ce contexte de confrontation permanente que les députés du HDP continuent de s’opposer courageusement aux politiques liberticides et antikurdes du pouvoir.  Ce parti, qui a aussi des députés arméniens et syriaques, a été le seul à refuser de se joindre à « l’union sacrée » turque d’abord contre la France et plus tard contre l’Arménie.

Malgré les menaces de levée de leur immunité et des peines de prison, ces députés continuent de braver les interdits, de parler du Kurdistan, de dénoncer la politique de négation de la langue kurde, « Une langue parlée par 25 millions de citoyens de ce pays » affirme à la tribune du Parlement la députée  Meral Danış-Beştaş, nouvelle « pasionaria » de la cause kurde, qui va jusqu’à s’adresser en kurde à ce Parlement.  Le co-président de ce parti Mithat Sancar, professeur de droit constitutionnel à l’université d’Ankara et d’origine arabe de Mardin (par ailleurs cousin du Prix Nobel de chimie Aziz Sancar) interpelle ce pouvoir élu sur la promesse d’une nouvelle constitution civile et démocratique qui aujourd’hui a conduit ce pays sur le plan du Droit loin derrière la situation dramatique de la junte militaire de 1980.

Par ces temps de COVID où l’actualité internationale tient une place congrue dans les médias occidentaux, ces voix courageuses méritent d’être  mieux entendues et soutenues.

Au-delà de la défense du peuple kurde, il s’agit de celle de la démocratie en Turquie, au Proche-Orient et aussi en Europe même.Voici quelques extraits de ces interventions sous-titrées en français :

Meral Danış-Beştaş :  Nous continuerons de parler du Kurdistan

Meral Danış-Beştaş :  Les otages kurdes d’Erdogan

Meral Danış-Beştaş :  Le kurde, langue maternelle de 25 millions de citoyens en Turquie

Mithat Sancar: L’Etat de Droit dans une situation pire que sous la junte militaire

Institut kurde de Paris (Facebook | Twitter)
106, rue La Fayette, F-75010 Paris
M° Poissonnière – Gare du Nord – Gare de l’Est
Plan d’accès à l’Institut

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