Des manifestants viennent de tout le Liban soutenir les révoltés de Tripoli

« Les services de sécurité n’ont pas commis d’erreur à Tripoli », affirme le ministre sortant de l’Intérieur en commentant les tirs à balles réelles de la semaine dernière.

OLJ / Par Fady NOUN, le 01 février 2021

Des manifestants viennent de tout le Liban soutenir les révoltés de Tripoli

Le ministre de l’Intérieur Mohammad Fahmi inspectant la municipalité incendiée de Tripoli. Photo ANI

La ville de Tripoli a de nouveau vibré hier au son des slogans des émeutiers de la faim, après avoir été le théâtre la semaine dernière de violents heurts avec les forces de l’ordre, qui ont fait un mort et plus de 400 blessés de tous bords. En appui à une campagne placée sous le signe de la protestation contre la dégradation des conditions de vie et les conséquences du confinement strict jusqu’au 8 février, un imposant convoi de voitures venues des quatre coins du Liban s’est élancé hier au départ de Beyrouth pour rejoindre Tripoli. Au barrage de l’armée à Madfoun, les manifestants ont subi contrôle d’identité et fouille en règle, avant d’être autorisés à poursuivre leur chemin. Par mesure préventive, l’armée avait bloqué les accès à la place al-Nour, haut lieu de la contestation déclenchée le 17 octobre 2019. Toutefois, tant bien que mal, les manifestants ont pu rejoindre leurs camarades de Tripoli.

« Des manifestants de Beyrouth, de la Békaa, du Akkar sont venus nous soutenir de manière pacifique », se félicitait Talal Tawil, originaire de la ville, dans des propos accordés à Abby Sewell, la journaliste de L’Orient Today sur place. « Toute la population de Tripoli est fatiguée. Il faut que tout le monde vienne nous soutenir », implorait-il. Lire aussi Tripoli encore victime d’un racisme ordinaire

Le rassemblement est toutefois resté pacifique. Si, en début de soirée, les heurts avec les forces de l’ordre ont repris, ils n’ont pas eu l’envergure et l’intensité observées la semaine dernière. L’armée a fini par évacuer la place al-Nour, confinant les manifestants dispersés aux boulevards qui conduisent à la place.

Des sit-in de solidarité avec Tripoli ont également été signalés ailleurs dans le pays, notamment sur la place Moutrane à Baalbeck dans la Békaa, selon notre correspondante Sarah Abdallah.

Enquête en cours

Une enquête est, par ailleurs, en cours au sujet de ces quatre jours de manifestations qui ont dégénéré en émeutes à partir de mercredi. Selon des sources de l’armée, 17 arrestations ont été opérées dans les rangs des émeutiers, dont 10 Libanais, quatre Syriens et un Palestinien. Parmi eux, les émeutiers coupables d’avoir mis le feu au bâtiment de la municipalité de Tripoli et retardé l’arrivée des autopompes de la Défense civile qui s’élançaient pour l’éteindre.

La chaîne LBCI a par ailleurs signalé l’arrestation d’un islamiste proche de Daech, qui serait interrogé par les services de renseignements de l’armée. Ce jihadiste aurait lancé une grenade offensive de fabrication russe contre un groupe d’officiers qui sortaient par la porte arrière du sérail, faisant de nombreux blessés.

Fahmi : « Pas d’erreur de la part des FSI »

Le ministre sortant de l’Intérieur Mohammad Fahmi s’est rendu hier à Tripoli, s’arrêtant au siège incendié de la municipalité de la ville et dans les salles du tribunal chérié sunnite de Tripoli, avant de se rendre au sérail, siège du mohafazat et d’une garnison des FSI, où il a présidé une réunion de sécurité.

Au micro de la chaîne MTV, le ministre a estimé que les services de sécurité « n’ont pas commis d’erreur » pendant les émeutes lors desquelles les policiers ont ouvert le feu à balles réelles sur les manifestants, faisant un mort. « Les services de sécurité n’ont pas commis d’erreur à Tripoli. Il y avait un objectif clair de porter atteinte au prestige de l’État », a affirmé M. Fahmi dans une déclaration à la chaîne télévisée. « La municipalité de Tripoli n’est pas une caserne de l’armée ou des forces de sécurité, mais représente les institutions de l’État », a-t-il souligné. Le ministre a fait savoir que « l’enquête n’est toujours pas terminée ». « Les forces de sécurité et l’armée libanaise ont défendu le sérail gouvernemental à Tripoli et les manifestants, n’ayant pas réussi à le prendre d’assaut, se sont rendus au siège de la municipalité », a estimé M. Fahmi. « L’armée n’a pas manqué à ses obligations et il n’y avait pas 600 membres des forces de sécurité à l’intérieur du sérail », a-t-il encore affirmé. Le ministre de l’Intérieur faisait allusion dans son commentaire aux informations ayant circulé sur la Toile et dans la presse selon lesquelles l’armée et les Forces de sécurité intérieure (FSI) se sont rejeté mutuellement la responsabilité du « dérapage » qui a marqué les émeutes jeudi et vendredi, les policiers se plaignant que l’armée n’a pas prêté secours aux FSI au moment opportun, et l’armée reprochant à ces dernières, pourtant en nombre suffisant selon elle, de ne pas avoir effectué de sorties en force hors du sérail pour éloigner les manifestants qui assiégeaient la porte d’entrée. Lire aussi Le palais municipal de Tripoli, un symbole patrimonial, victime des émeutes

La direction générale des FSI a précisé hier dans un communiqué que la brigade antiémeute a été appelée en renfort de Beyrouth jeudi pour empêcher la garnison des FSI retranchée à l’intérieur du sérail d’être débordée. Selon ce communiqué, 16 grenades à main ont été lancées entre mercredi et jeudi sur le sérail, et quelque 600 cocktails molotov.

Des éléments infiltrés

Pour le général à la retraite Khalil Hélou, interrogé par L’Orient-Le Jour, les émeutes de Tripoli ont été marquées par « des négligences et des insuffisances de coordination sur le plan de la sécurité », ainsi que par une « infiltration des manifestations par des éléments subversifs venus de la moumanaa et peut-être des jihadistes manipulés par la Syrie ». En fonction de ces deux données, l’officier, qui se déclare complètement hostile à l’usage de la violence dans les manifestations, affirme comprendre le motif de légitime défense invoqué pour justifier les tirs à balles réelles.

Samedi, relève l’Agence nationale d’information, le directeur des opérations de l’armée, le général Jean Chidiac, avait présidé une réunion avec plusieurs responsables sécuritaires de la ville. L’officier avait insisté auprès de ses collègues sur l’importance d’une « coopération totale » entre les différents services de sécurité.

L’absence du Conseil supérieur de défense

La section du courant du Futur au Liban-Nord a consacré aux événements de la semaine dernière une réunion présidée par son chef, Bassam Ziadé, dans laquelle elle s’est interrogée avant tout sur la raison pour laquelle le Conseil supérieur de défense n’a pas été convoqué par le chef de l’État. Le Futur a par ailleurs réclamé que, face aux manifestants, une meilleure coordination se fasse entre les FSI, en particulier leurs services de renseignements, et l’armée. La veille, le Premier ministre désigné Saad Hariri avait reproché à l’armée d’être restée « les bras croisés » face aux casseurs. Le courant du Futur a par ailleurs estimé qu’une « chambre d’opération secrète » a coordonné les assauts répétés contre le sérail, cible symbolique sur laquelle les attaques se sont concentrées.

Bombes colorées à Beyrouth

Samedi, des actions ciblées contre les domiciles de députés avaient été lancées, en signe de solidarité avec Tripoli. Des dizaines de manifestants se sont rassemblés devant les immeubles habités notamment par Tarek Meraabi, Nagib Mikati, Mohammad Kabbara et Dima Jamali. Des manifestants ont également tenu un sit-in devant le domicile du ministre sortant de l’Intérieur Mohammad Fahmi.

Au moyen de pochoirs, ils ont tagué les murs des bâtiments avec la phrase « Le sang est sur vos mains » et lancé de la peinture rouge représentant « le sang des habitants de Tripoli » aux entrées des édifices. Devant la maison de la députée Dima Jamali, les protestataires ont fustigé le fait que cette dernière « prenne du bon temps » aux Émirats arabes unis « pendant que le peuple meurt de faim à Tripoli ». Mme Jamali a été nommée doyenne de l’Université de Sharjah et a quitté le Liban il y a plusieurs mois, sans toutefois renoncer à son mandat de députée.

Hier, la circulation sur le ring Fouad Chéhab a en outre été coupée par des manifestants réclamant la libération de l’ingénieur activiste Rabih Labaki, arrêté samedi à la suite de ce mouvement.

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