Prisonniers politiques : une inflexion dans la politique répressive de Sissi ?

Après quatre ans de détention, Mahmoud Hussein, producteur pour la chaîne qatarie al-Jazeera, a été libéré par les autorités égyptiennes samedi dernier.

OLJ / Par Noura DOUKHI, le 09 février 2021

Prisonniers politiques : une inflexion dans la politique répressive de Sissi ?

Le journaliste Mahmoud Hussein (au centre) en compagnie de ses proches, après sa libération conditionnelle, le 6 février 2021. Photo AFP

Après la libération conditionnelle, samedi, de Mahmoud Hussein, producteur égyptien pour le média qatari al-Jazeera, en détention préventive depuis décembre 2016, une question se pose. Que se cache-t-il derrière ce qui ressemble fortement à une opération de communication ? « Aucun journaliste ne devrait jamais être soumis à ce que Mahmoud a enduré ces quatre dernières années pour avoir simplement exercé sa profession », a déclaré le directeur par intérim d’al-Jazeera, Mostafa Souag, en réagissant à cette libération, la qualifiant de « moment de vérité » et d’ « étape importante vers la liberté de la presse ».

Arrêté pour « incitation à la sédition contre l’État » et « diffusion de fausses informations », le journaliste de 54 ans était accusé de diffamer le gouvernement égyptien tout en recevant des fonds de la part d’autorités étrangères. Des allégations que Mahmoud Hussein comme al-Jazeera n’ont cessé de nier pendant quatre ans. Sa libération intervient un mois après que les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ainsi que l’Égypte aient décidé, lors du sommet d’al-Ula en Arabie saoudite, de rétablir des relations diplomatiques complètes avec le Qatar, mettant fin à une crise en cours depuis 2017.

Al-Jazeera s’est retrouvée au milieu du conflit entre Le Caire et Doha après l’éviction militaire en 2013 du président islamiste égyptien Mohammad Morsi, soutenu par le Qatar. Considérée par le régime d’Abdel Fattah el-Sissi comme un porte-voix du mouvement interdit des Frères musulmans de Mohammad Morsi, la chaîne qatarie est d’ailleurs bloquée en Égypte depuis 2017. Après l’éviction de Morsi, les autorités égyptiennes avaient arrêté trois journalistes d’al-Jazeera (libérés en 2015) pour des motifs similaires à ceux de Mahmoud Hussein.

Les conditions d’arrestation et de détention de Mahmoud Hussein avaient suscité l’indignation. Le journaliste avait été arrêté au Caire trois jours après son arrivée en Égypte où il rendait visite à sa famille lors de vacances. Interrogé pendant plus de 15 heures sans la présence d’un avocat, il avait été libéré puis de nouveau arrêté quelques jours plus tard. Aucune inculpation formelle n’a été formulée à l’encontre de Mahmoud Hussein durant les quatre ans qu’aura duré sa détention et aucun procès ni condamnation n’ont eu lieu. Aujourd’hui en liberté conditionnelle, le journaliste devra se présenter plusieurs fois par semaine au commissariat pour répondre à des interrogatoires et rendre compte de ses activités. Pour mémoire En Égypte, le 10e anniversaire de la révolution célébré… par une arrestation

« Les libérations très médiatisées sont généralement des décisions stratégiques qui ne reflètent pas des progrès de fond en matière de droits humains », commente à L’Orient-Le Jour Timothy E. Khaldas, chercheur non-résident au Tahrir Institute for Middle East Policy. « Il semble y avoir un débat interne au sein du régime sur l’adoucissement de son approche répressive pour améliorer les liens avec le nouveau président américain Joe Biden et face à l’inquiétude croissante du Congrès américain avec la création du comité “Egypt Human Rights Caucus” », ajoute t-il. La crainte de pressions politiques de la part de la nouvelle administration américaine explique probablement le geste du président égyptien, Abdel Fattah el-Sissi, qui a ordonné la libération du journaliste égyptien trois semaines à peine après l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche. Le 25 janvier dernier, à l’occasion des dix ans de la révolution égyptienne, deux membres du parti démocrate à la Chambre des représentants ont annoncé la formation d’un forum appelé « Egypt Human Rights Caucus ». « Il reflétera et contribuera à façonner le consensus croissant au Congrès selon lequel nous devons rééquilibrer nos relations avec ce pays important », ont déclaré ses deux fondateurs, qui se sont attiré les foudres de nombreux parlementaires égyptiens qui les accusent de soutenir les Frères musulmans.

Washington-Le Caire

Le partenariat entre Washington et Le Caire est très important pour le régime égyptien. En 2020, le pays a reçu un milliard de dollars de financement militaire de la part des États-Unis. Mais 300 autres millions doivent encore être déboursés. Joe Biden pourrait bien conditionner le versement de cette somme à la politique des droits de l’homme pratiquée par l’Égypte. Le 25 janvier, plusieurs prisonniers ont d’ailleurs rédigé une lettre commune adressée au nouveau président américain, lui rappelant sa promesse électorale de ne pas se ranger du côté des dictateurs. « Monsieur le Président, nous, les masses de prisonniers politiques, vous écrivons de l’intérieur des prisons égyptiennes et à l’occasion de l’anniversaire de notre glorieuse révolution, la révolution du 25 janvier, pour laquelle nous payons encore le prix de notre sang et de nos vies », peut-on y lire.

Près de 60 000 prisonniers politiques se trouveraient dans les geôles égyptiennes, selon les organisations de défense des droits de l’homme. « La situation en Égypte continue d’être catastrophique en matière de droits humains et la libération de Mahmoud Hussein n’est pas un signe de changement », nuance Mohammad Abdel Salam, directeur exécutif de l’Association pour la liberté de pensée et d’expression (AFTE), interrogé par L’Orient-Le Jour. « Les forces de sécurité continuent d’arrêter des journalistes, des activistes et des chercheurs comme ils ont arrêté la semaine dernière le chercheur de l’Université d’Europe centrale (CEU) de Vienne, Ahmad Samir Santawy », ajoute t-il. « La répression sous le président Sissi est l’une des plus intenses que l’Égypte ait jamais connue dans son histoire moderne », commente pour sa part Timothy E. Khadas. « Le régime a peu de tolérance pour toute sorte de journalisme indépendant ou de discours critique. Les quelques agences indépendantes restantes en Égypte sont confrontées à diverses formes de répression et d’intimidation, des sites web étant bloqués, des bureaux faisant l’objet de descentes et des journalistes étant arrêtés », ajoute le spécialiste.

Selon le dernier classement de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse en 2020, l’Égypte est tombée à la 166e place du classement mondial sur 180 pays, en baisse de trois places par rapport à son classement de l’année dernière.

Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s