Le « lundi de la colère » paralyse le pays

Malgré une demande claire des officiels réunis à Baabda, l’armée et les forces de l’ordre n’étaient pas intervenues hier, en milieu de soirée, pour rouvrir les axes bloqués par les manifestants.

OLJ / le 09 mars 2021

Le « lundi de la colère » paralyse le pays

Un homme au visage noirci par la fumée des pneus brûlés sur la place des Martyrs. Anwar Amro/AFP

C’est une longue journée de manifestations qu’a connue le Liban hier, une journée placée sous le signe de la « colère ». Une colère qui trouve sa source dans l’effondrement économique, les difficultés sociales, le blocage politique total avec un retard de sept mois dans la formation du gouvernement, ou encore dans le ressentiment envers la classe politique dans son intégralité. Le mouvement de contestation lancé le 17 octobre 2019, et qui s’est considérablement ralenti avec la crise du coronavirus et d’autres problèmes qui affectent le quotidien des Libanais, a repris de l’ampleur des derniers jours, en réaction à la dégringolade de la livre face au dollar sur le marché noir, qui a passé le cap symbolique des 10 000 livres.

De Tripoli à Tyr, le littoral libanais était hier au rendez-vous des manifestations qui, si elles ont commencé avec un nombre modeste de contestataires en matinée, ont gagné en ampleur en soirée. Les axes principaux étaient bloqués en de nombreux endroits, rappelant les mouvements de l’automne 2019 : l’autoroute du nord au niveau du Akkar, de Bahsas (Tripoli), de Chekka ou encore de Batroun. Jbeil, Zouk, Jal el-Dib et Dora au Mont-Liban-Nord étaient également bloqués. Plusieurs points à Beyrouth ont été plus ou moins brièvement bloqués, notamment au niveau de la place des Martyrs.

En soirée, des tentes ont été dressées en plusieurs endroits, notamment à Jal el-Dib, Zouk ou Jbeil, signe que les protestataires ne comptent pas lâcher de sitôt, à moins qu’on ne les y oblige.

Face aux blocages routiers en série, notamment aux entrées des grandes villes comme Tripoli, Saïda et Beyrouth, ou sur l’axe menant de et vers l’aéroport de Beyrouth, plusieurs appels ont été lancés afin de faciliter le transport des bonbonnes d’oxygène médical à destination des hôpitaux du pays, en raison de l’importance de l’approvisionnement en oxygène, nécessaire pour le traitement des patients souffrant du Covid-19. Toutefois, selon les témoins, les contestataires laissaient passer les ambulances ainsi que les véhicules militaires. Lire aussi La rage populaire atteint la rue chiite, la sourde oreille officielle toujours de rigueur

Et, malgré l’appel lancé par les responsables politiques réunis dans la matinée au palais présidentiel de Baabda pour une réouverture des routes par la force, l’armée et les forces de l’ordre n’étaient pas encore intervenues pour débloquer les axes fermés par les manifestants à l’heure de mettre sous presse. Plusieurs contestataires ont d’ailleurs exprimé leur satisfaction après le discours musclé du commandant en chef de l’armée Joseph Aoun à l’encontre des responsables politiques.

Tensions

La journée d’hier ne s’est toutefois pas déroulée sans heurts, notamment entre manifestants et automobilistes exaspérés. Hier, la situation était notamment tendue à Dora, non seulement entre des contestataires et des automobilistes tentant de circuler, mais aussi avec les journalistes de certaines chaînes de télévision, accusés de ne pas laisser les protestataires s’exprimer en direct, rapporte notre reporter sur place Mohammad Yassine. Un des manifestants bloquant le grand rond-point de Dora, qui relie Beyrouth au Liban-Nord, interrogé par L’Orient-Le Jour, a rapporté un incident survenu peu auparavant lorsque des contestataires s’en sont pris à un véhicule tentant de forcer le barrage, dénonçant les « moutons qui suivent les partis politiques » de chercher à provoquer des problèmes avec les contestataires.

Par ailleurs, en fin de journée, un homme a tiré en direction des manifestants rassemblés à proximité de la place des Martyrs de Beyrouth avant de prendre la fuite, sans toutefois faire de blessés.

Dans le Nord, des échauffourées ont éclaté à Bahsas, à l’entrée sud de Tripoli, entre des manifestants, rassemblés depuis les premières heures de la matinée, et des militaires. Sur des vidéos diffusées par plusieurs médias locaux, on peut voir des soldats s’en prendre à coups de matraques à certains manifestants installés devant un barrage de pneus enflammés, afin de les disperser. La route a été rouverte peu après. Des contestataires ont par ailleurs effectué une procession dans les rues de la grande ville du Nord, afin de réclamer la démission de tous les dirigeants.

Une manifestante arborant le drapeau libanais, tournant le regard vers l’autoroute bloquée au niveau de Jal el-Dib. Anwar Amro/AFP

« Un mouvement de la faim »

Dans la rue, ce sont de véritables cris de désespoir qui ont été lancés. À Abbassiyé, près de Tyr, au Liban-Sud, un homme a essayé de s’immoler par le feu, lors d’un sit-in, rapportent plusieurs médias. L’homme, qui s’était aspergé d’essence, a été arrêté dans son geste par les manifestants et militaires présents sur les lieux.

« Tout le monde a faim, tout est cher. Comment font les gens qui ont une famille à nourrir ? » a déploré Georges Ghanem, un chauffeur de taxi d’une soixantaine d’années, rencontré à Zouk. « Le soulèvement maintenant sera radicalement différent de celui de 2019, puisque son principal moteur sera la faim », déclare Rita Zgheib, une contestataire de la première heure qui a rejoint hier le mouvement à Zouk sur son vélo. Yara, une étudiante, estime pour sa part que les manifestations « peuvent évidemment avoir des résultats positifs ». « J’ai peur de poursuivre des études pour rien et d’être obligée plus tard de quitter le pays pour trouver du travail », confie-t-elle.

Sur la place des Martyrs à Saïda, quelques centaines de personnes ont participé à un rassemblement organisé à l’appel de l’Organisation populaire nassérienne, mouvement de gauche dirigé par le député Oussama Saad, et de groupes se revendiquant du soulèvement populaire, rapporte notre correspondant au Liban-Sud, Mountasser Abdallah. Lors de ce sit-in, le député a regretté « qu’aucune solution politique sérieuse » ne soit envisagée par les dirigeants au pouvoir « qui ont causé l’effondrement » actuel du Liban.

Dans cette ville du Sud, quelques protestataires ont en outre obligé des agents de change à fermer leurs bureaux dans la rue des banques, rapporte notre correspondant au Liban-Sud. Selon une source citée par notre correspondante dans la Békaa, Sarah Abdallah, et d’après plusieurs médias locaux, des perquisitions ont été menées aux domiciles de plusieurs changeurs à Chtaura, Beyrouth et dans la banlieue sud, et plusieurs d’entre eux auraient été arrêtés par les forces de l’ordre pour avoir manipulé le taux de change. Simple réaction aux manifestations ou mesures sérieuses ?

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