Ces activistes saoudiens qui croupissent toujours en prison

La pression s’accentue sur Riyad pour libérer les prisonniers d’opinion, suite à la publication du rapport de la CIA sur l’assassinat de Jamal Khashoggi mettant en cause la responsabilité de MBS.

OLJ / Par Julie KEBBI, le 04 mars 2021

Ces activistes saoudiens qui croupissent toujours en prison

Une manifestation pour la libération des prisonniers d’opinion saoudiens, le 7 mai 2015, à Paris. Stéphane De Sakutin/archives AFP

Ils s’appellent Raïf Badawi, Salmane al-Awdah, Samar Badawi, Nassima al-Sadah, Walid Abulkhair ou encore Abdulrahman al-Sadhan. Journaliste, prédicateur, activiste, avocat, travailleur humanitaire… Leurs profils sont divers, mais leurs noms figurent sur la même (longue) liste : celle des prisonniers d’opinion saoudiens arbitrairement détenus dans le royaume pour avoir exprimé un avis défavorable, la plupart du temps en ligne, aux politiques menées par Riyad. « Selon la mentalité de la famille royale et de son entourage, toutes les personnes qui ont des opinions qui leur sont opposées sont considérées comme une menace imminente à leur capacité de régner et à leur emprise sur le pouvoir ; ils se sont donc engagés à toutes les cibler », souligne Khalid Ibrahim, directeur exécutif du Gulf Center for Human Rights.

Si certains des prisonniers d’opinion ont été jetés dans les geôles saoudiennes avant la désignation de Mohammad ben Salmane comme prince héritier en juin 2017, la répression contre les dissidents s’est intensifiée sous son joug. Cinq mois après sa prise de fonctions, plusieurs centaines d’hommes d’affaires taxés de corruption ainsi que de potentiels rivaux politiques étaient détenus arbitrairement lors de la spectaculaire purge dite du Ritz-Carlton. Puis, en mai 2018, une douzaine de militantes des droits des femmes et leurs avocats étaient arrêtés à leurs domiciles, à quelques semaines de l’entrée en vigueur de l’autorisation de conduire pour les femmes. En 2019, des écrivains et des intellectuels qui avaient été particulièrement actifs dans les débats publics lors du printemps arabe et qui avaient cessé ensuite leur activisme étaient à leur tour la cible d’un vaste coup de filet.

Après avoir bénéficié d’un chèque en blanc pendant quatre ans sous le mandat de Donald Trump, Riyad se trouve cependant aujourd’hui dans une position délicate suite à la publication, il y a quelques jours, du rapport de la CIA sur l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans le consulat de son pays à Istanbul en 2018, qui désigne le dauphin saoudien comme étant le commanditaire de l’opération. Bien que MBS ne soit pas directement visé par les sanctions et les interdictions d’entrée aux États-Unis contre 76 Saoudiens en vertu du « Khashoggi Ban », qui concerne les personnes agissant au nom de leur gouvernement contre des dissidents basés à l’étranger, l’administration Biden a clairement affiché sa volonté de prendre ses distances avec le prince héritier saoudien. Dans une initiative inédite, l’ONG Reporters sans frontières a, en outre, saisi lundi le parquet allemand dans le cadre d’une plainte pour « crimes contre l’humanité », mettant en cause la responsabilité de MBS et de quatre hauts responsables saoudiens dans l’assassinat de Jamal Khashoggi. Le texte « porte sur la persécution généralisée et systématique des journalistes en Arabie saoudite » et détaille les exactions commises contre 34 journalistes emprisonnés dans le royaume entre 2011 et 2019.

« Personne n’est vraiment libre »

Dans une décision qui a largement été perçue comme étant liée à l’élection de Joe Biden, deux Américano-Saoudiens arrêtés en 2019 ont été relâchés au début du mois de février ainsi que la militante saoudienne des droits des femmes, Loujain al-Hathloul, après 1 001 jours de détention. Reconnue coupable d’avoir mené « diverses activités prohibées par la loi antiterroriste », la jeune femme de 31 ans avait été condamnée en décembre à cinq ans et huit mois de prison par un tribunal spécialisé dans les affaires antiterroristes. Alors qu’elle reste en liberté conditionnelle pendant trois ans, Loujain al-Hathloul a fait appel de la décision du tribunal mardi. « Le jugement lui impose une interdiction de sortie de territoire pendant cinq ans, de ne plus commettre les crimes dont elle est accusée et de ne pas utiliser les appareils qu’elle a utilisés pour ce faire – c’est-à-dire de cesser son activisme et de ne pas parler des droits humains sur les réseaux sociaux », explique à L’Orient-Le Jour sa sœur, Lina al-Hathloul. « Juste avant de sortir de prison, les agents de la Sûreté de l’État lui ont fait signer un papier selon lequel elle ne devait pas parler de son expérience en prison et ne pas célébrer sa libération publiquement », poursuit-elle. Pour mémoire La militante Loujain al-Hathloul relâchée de prison

L’activiste œuvrant en faveur des droits des femmes Nouf Abdelaziz a également été relâchée le mois dernier, ainsi que le journaliste Alaa Brinji, après avoir purgé une peine de sept ans pour avoir défendu le droit des femmes de conduire et soutenu les prisonniers de conscience. Il lui est interdit de sortir du territoire pendant huit ans. « Aucune personne n’est vraiment “libre” tant qu’elle vit sous le joug de la juridiction d’une monarchie absolue qui étouffe violemment toute dissidence », insiste Bethany Alhaidari, responsable du département, portant sur l’Arabie saoudite, de l’organisation des droits de l’homme The Freedom Initiative. « Le fait que l’État saoudien ait recours de manière répandue à la torture, à la diffamation et aux tactiques d’intimidation contre les détenus signifie également que ces derniers sortent de prison avec des dommages incommensurables infligés à leur vie personnelle et professionnelle, ainsi qu’à leur santé mentale et physique », souligne-t-elle.

Lors d’un appel avec sa famille mardi, Abdulrahman al-Sadhan, un employé du Croissant-Rouge arrêté sur son lieu de travail le 12 mars 2018, a quant à lui indiqué que son procès devait débuter hier, a twitté sa sœur. À la mi-février, des officiels saoudiens lui avaient dit qu’il pourrait être relâché prochainement. Âgé de 36 ans et diplômé de l’Université Notre-Dame-de-Namur en Californie, Abdulrahman al-Sadhan aurait été l’une des cibles d’un coup de filet contre des individus critiques du pouvoir en ligne et des défenseurs des droits de l’homme. « Selon des témoins, il a été arrêté sans mandat par la police secrète saoudienne. Ils ont confisqué son téléphone et sa voiture, et l’ont emmené dans un lieu inconnu », raconte à L’OLJ sa sœur, Areej al-Sadhan. « Le lendemain, ils sont entrés par effraction dans sa maison, ils ont fouillé chaque pièce, et ont confisqué son ordinateur portable et d’autres effets personnels », poursuit-elle. Il s’est vu refuser l’accès à un avocat ainsi que des visites de ses proches en dépit de leurs multiples demandes. « Après 23 mois sans pouvoir donner de nouvelles, il a finalement été autorisé à passer un appel téléphonique d’une minute à sa famille à Riyad, le 12 février 2020, au cours duquel il a déclaré qu’il se trouvait dans la prison d’al-Hayer (le plus grand centre de détention de haute sécurité du royaume, NDLR) », raconte Areej al-Sadhan. Sa mère, qui réside aux États-Unis, n’a pas pu entendre la voix de son fils depuis trois ans. Selon la famille du travailleur humanitaire, aucune accusation officielle n’a été portée contre lui? alors que la seule réponse apportée par les autorités au cours des trois dernières années est que son dossier est en cours d’investigation. « Nous sommes également extrêmement préoccupés par son état de santé. Il a été soumis à des actes de torture verbale et physique, incluant des décharges électriques, et a été forcé de signer des documents les yeux bandés », confie Areej al-Sadhan.

Silence assourdissant

Dans un système judiciaire qui entretient l’opacité, les familles des prisonniers de conscience font face au même dilemme : risquer ou non de médiatiser la détention de leurs proches. « Au tout début, nous avons essayé d’épuiser tous les moyens légaux, de passer par nos connaissances pour sauver Loujain en restant dans le cadre saoudien. Nous n’avons jamais vraiment voulu faire de son cas une affaire aussi publique et symbolique », se souvient Lina al-Hathloul. « Malheureusement, il n’y a plus aucun moyen d’entrer en contact avec les autorités en Arabie saoudite aujourd’hui. La seule chose qui fonctionne pour libérer les prisonniers politiques, c’est la pression internationale par le bais des ONG et des alliés politiques du royaume », poursuit-elle. Pour mémoire En Arabie saoudite, des procès d’opposants tous azimuts avant l’ère Biden

Les arrestations de dissidents sont souvent accompagnées d’un silence assourdissant de la part des autorités saoudiennes, empêchant les proches des personnes concernées d’en savoir plus sur les accusations portées à leur encontre, ou sur le lieu et leurs conditions de détention. Quand elles sont rendues publiques, les charges sont souvent similaires et tombent sous le coup de la législation antiterroriste saoudienne qui définit de manière large la notion de terrorisme et dont des dispositions visent directement les expressions pacifiques d’opinion. « Le système judiciaire saoudien ne protège pas les intérêts ou les droits du peuple, mais plutôt les intérêts politiques du régime. Même les meilleurs avocats deviennent inutiles dans un système aussi défaillant », dénonce Bethany Alhaidari. « Nous savons pertinemment que la Cour pénale spéciale – souvent appelée “tribunal du terrorisme” – est utilisée pour étouffer la dissidence pacifique depuis 2011 », ajoute-t-elle.

Ces procès font également l’objet de vices de procédure flagrants : les audiences sont régulièrement reportées de manière injustifiée et des limites sont imposées aux détenus pour préparer leur défense. « Les personnes qui défendent les activistes sont également considérées comme des criminels aux yeux des autorités, indique Alaa al-Siddiq, directrice exécutive de l’ONG indépendante ALQST. Ils sont aussi sous pression : menacés ou contraints à l’exil pour pouvoir continuer à défendre les droits humains dans le royaume. »

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