À Beyrouth, la rage et le désespoir à chaque coin de rue

La ville ressemble à une Cocotte-Minute prête, à tout moment, à exploser.

OLJ / Par Lyana ALAMEDDINE, le 30 juin 2021

À Beyrouth, la rage et le désespoir à chaque coin de rue

Un graffiti où est inscrit « Beyrouth hurle ». Photo João Sousa

Il est des scènes qui résument, en quelques minutes, l’état de santé d’un pays. Qui racontent en même temps son ébullition et son désespoir, sa rage et son épuisement. Il était 17h lundi à Cola quand Abou Abed, qui réside dans le quartier depuis plus de trente ans, est définitivement sorti de ses gonds. « Tu ne passeras pas! » affirme-t-il à une jeune femme qui tente de dégager les poubelles qui bloquent la route. Mais celle-ci n’en démord pas. Pas question de rebrousser chemin. Le pays s’écroule et les nerfs sont à vif. Abou Abed, le visage rouge de colère et en sueur, se met à hurler. Mais plus il s’agite, plus son interlocutrice ricane et menace même « d’appeler un policier ». « Mais qu’est-ce que j’en ai à faire de ce gouvernement », répond le vieil homme qui donne le sentiment de jouer toute sa vie dans ce moment. La jeune femme monte dans sa BMW noire et appelle quelqu’un. « Je m’en fous complètement », répète Abou Abed, entouré d’un groupe de jeunes. Très vite, pourtant, sa fureur redescend. Et après quelques minutes de négociations, il finit, dépité, par accepter d’ouvrir la route et tourne la tête pour ne pas voir la voiture de la jeune femme filer à toute vitesse. L’éditorial de Issa Goraïeb Les robinsons du cèdre

La colère est à chaque coin de rue mais s’éteint un peu comme les poubelles allumées sur les routes. Le pays semble au bord de l’implosion depuis des mois mais le faux-semblant de normalité reprend à chaque fois le dessus. La fatigue, la peur, les intérêts contraires sont pour l’instant plus forts que la rage. Chaque jour pourtant, l’air devient plus lourd, l’atmosphère plus pesante, les nouvelles plus insupportables.

« Ce pays c’est la destruction »

Vers Baabda, dans l’une des seules stations d’essence ouvertes ce lundi, des militaires sont présents pour éviter les débordements. Suite à la pénurie de carburant, la vie quotidienne s’organise en fonction de l’accès à l’or noir. « Regarde la queue », lance Rajeh, chauffeur de taxi, qui se réveille tous les matins à quatre heures pour quelques gouttes d’essence. « Il y a des jours où je ne peux pas travailler car je suis arrivé trop tard pour remplir ma voiture. Tous les matins, je dois attendre entre deux et trois heures, c’est la pire des humiliations. » Les poches sous ses yeux creusent son visage et les gouttes de transpiration imbibent son masque. Il n’allume pas la climatisation dans sa voiture, malgré la chaleur étouffante, pour économiser son essence. « Que peut-on faire à part se tuer ? C’est quoi la solution? » Dans la file, les conducteurs descendent de leur voiture pour estimer leur temps d’attente. La tristesse se lit dans les yeux de Rida, 61 ans. Il est également chauffeur de taxi et attend en bas de la file depuis deux heures. « C’est de la faute de cette classe politique corrompue », dit-il la mâchoire serrée. Tout ressemble à un parcours du combattant : faire le plein, acheter de la nourriture ou des médicaments, effectuer un examen de santé ou retirer de l’argent de la banque. « Les gens sont épuisés », souffle Rida. Il n’a plus la force de s’emporter malgré sa colère « sans limites ». Un peu plus loin, Ibrahim attend son tour. Il ne rêve que de quitter le pays au plus vite. « Le premier visa que j’obtiens, je me casse d’ici. Ce pays, c’est la destruction. »

Des manifestants bloquent une route à Beyrouth. Photo João Sousa

À Mar Elias, Abou Ali, 64 ans, assure n’avoir « jamais vécu pire que ça ». Depuis lundi, la Banque du Liban autorise les banques à vendre des dollars au taux de 3 900 LL afin d’ouvrir les lignes de crédit pour l’importation de tous les types de carburants et ainsi pallier les pénuries d’essence. « Donc je dois me nourrir et me soigner avec de l’essence et du mazout ! » se moque-t-il d’un ton faussement sarcastique. Il en vient même à regretter le temps de la guerre civile lors des confrontations entre Beyrouth Est et Ouest. « Au moins, notre dignité était intacte », s’égosille-t-il. « J’ai l’impression qu’il y a un truc dans l’air qui anesthésie le peuple alors qu’on a tous faim. Si ça continue comme ça je vais m’immoler. » Ce vieil homme ne voit plus le bout du tunnel, comme une grande majorité de la population dont plus de la moitié vit sous le seuil de pauvreté.

Des clients attendent à une station d’essence. Photo João Sousa

« Ce pays, c’est un abattoir »

À Mar Mikhaël, une pharmacienne discute avec deux clients. L’un d’entre eux cherche un médicament contre son allergie depuis trois mois. C’en est trop pour cette femme qui voit les gens défiler mais ressortir les mains vides. « La classe politique nous regarde et rit de nous. C’est de notre faute. Au lieu d’aller faire le tour des pharmacies pour chercher un médicament qu’ils ne trouveront pas, ils devraient utiliser leur énergie contre les dirigeants », fulmine-t-elle devant son échoppe dont les lumières sont éteintes. L’électricité n’est assurée que deux heures par jour. Ici, elle ne vend plus que des masques et des gels hydroalcooliques. « Le peuple est endormi. Lorsqu’on annonce qu’il n’y a pas de pain, il se rue pour en acheter. Certains me demandent des médicaments dont la date d’expiration est pour 2050. Stocker, c’est tout ce que l’on sait faire désormais », peste-t-elle.

Dans le centre-ville, les portraits des victimes du 4 août sont affichés sur des panneaux de bois. C’est ici que Zeina, 50 ans, a failli perdre la vie le jour de l’explosion. « C’est mon fils qui m’a sauvé », dit-elle en prenant Omar, 24 ans, dans ses bras. Ils viennent de sortir du centre commercial de l’ABC à Achrafieh. « La vie n’est pas normale ici », lance son fils qui vit à Londres. « Ce pays, ce n’est pas une ferme ou une prison, c’est un abattoir », s’insurge Zeina. Pour mémoire Sacrifiée sur l’autel du système financier libanais, ci-gît la classe moyenne

À Hamra, dans un hôpital, Lila, 21 ans, se trouve auprès de sa mère qui vient de se faire opérer et qui se tortille de douleur. Hier encore, elle craignait de ne pas pouvoir subir l’opération en raison de la pénurie de médicaments. Lila et sa famille ont fait le tour de toutes les pharmacies, sans succès.

« J’ai fait appel à une plateforme pour demander de l’aide. Tout ça pour un médicament qui coûte 8 000 livres. Je me suis sentie humiliée, petite », raconte-t-elle le ton tremblottant. Elle a finalement réussi à l’obtenir grâce à l’aide de concitoyens. À quelques pas de l’hôpital de Hamra, un homme fait les poubelles pour trouver de l’aluminium à revendre. Mohammad, qui vient de la banlieue sud, a perdu son emploi il y a sept mois. « Je préfère faire ça que de voler les gens. » Le ton reste calme. Les mots sont utilisés avec parcimonie. Mohammad, qui a quatre enfants, serre les dents. Il conclut chacune de ses phrases par un « hamdellah » (je m’en remets à Dieu) tout en continuant à faire les poubelles. « La vie est pénible… », souffle-t-il, avant de prononcer un dernier « hamdellah », cette fois-ci la gorge serrée. Il s’arrête un instant. Son visage se décompose. Ses yeux tremblent de rage. Puis il inspire, lentement, pour mieux reprendre ses moyens avant de poursuivre sa quête. Beyrouth, comme tout le pays, a des airs de Cocotte-Minute.

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