« Les quartiers populaires de Tripoli pourraient bientôt échapper à tout contrôle »

Entre colère de la population et potentielle instrumentalisation politique, le chef-lieu du Liban-Nord vit sur une poudrière.

OLJ / Par Souhayb JAWHAR, le 12 juillet 2021

« Les quartiers populaires de Tripoli pourraient bientôt échapper à tout contrôle »

Selon le moukhtar de Tebbané, Mohammad Zahra, « il est normal qu’une explosion sociale se produise si rien n’est fait » par les autorités. Photo Souhayb Jawhar

Dans son épicerie de Bab el-Tebbané, l’un des quartiers les plus pauvres de Tripoli secoué par des troubles il y a une dizaine de jours, Ihab Ksaïraoui ne cache pas son inquiétude. « C’est le calme avant la tempête. La ville traverse ses pires moments depuis des décennies », affirme cet homme, alors que le Liban vit une crise aiguë, marquée notamment par une dévaluation brutale de la livre libanaise, qui frôlait ce week-end la barre des 20 000 LL pour un dollar, et une inflation record. « Le prix du pain a quintuplé, ceux des légumes et autres aliments de base ont presque été multipliés par dix… Les habitants de Tripoli sont à bout de nerfs et ne peuvent plus supporter cette crise » qui ne fait que s’amplifier, soupire-t-il avec lassitude. « Si on ne trouve pas de solution, Tripoli et Bab el-Tebbané en particulier vont de nouveau connaître des troubles », avertit l’épicier, selon lequel les dernières violences n’étaient pas préméditées et étaient « juste l’expression du désespoir de la population ».

Des dizaines d’hommes armés dont l’affiliation n’a pas été déterminée s’étaient déployés dans plusieurs quartiers de la ville, dont Bab el-Tebbané, il y a une dizaine de jours et avaient tiré en l’air. Un affrontement avait été évité de peu dans ce quartier entre l’armée venue effectuer une perquisition et les habitants.

Sur la colline en face, dans le quartier de Jabal Mohsen tout aussi déshérité, l’inquiétude face à un avenir incertain et la colère sont palpables. Des affrontements sanglants avaient opposé les deux quartiers – l’un sunnite, l’autre alaouite – jusqu’en 2014, mais aujourd’hui, leurs habitants sont unis face à la même misère. « Jabal Mohsen n’est pas différent des autres quartiers environnants », assure ainsi Ali el-Jisri, qui travaille chez un mécanicien. Il touche à peine 50 000 livres par jour et avoue ne subsister avec sa famille que grâce aux cent dollars mensuels que lui envoie son frère qui travaille dans le Golfe. Lui aussi se dit convaincu que « les quartiers populaires de Tripoli pourraient bientôt échapper à tout contrôle, car l’État est totalement absent, sauf à travers ses organes de sécurité ».

L’homme exprime même la crainte d’une résurgence des affrontements entre Jabal Mohsen et Bab el-Tebbané « s’il y a une instrumentalisation politique de la crise, et donc une décision de ranimer ce conflit ». « Les gens sont tellement dans le besoin qu’ils peuvent facilement être recrutés », lâche-t-il.

Dans les épiceries, les clients vérifient bien les prix et renoncent parfois à acheter des produits de première nécessité, les laissant « pour la prochaine fois ». Photo Souhayb Jawhar

« Nous sommes des morts-vivants »

Dans le marché aux légumes mitoyen des deux quartiers, Leila Raoui, une mère de famille de 59 ans habitant rue de Syrie, l’ancienne ligne de démarcation, raconte que tous ses enfants sont au chômage. « Pour mes voisins et moi, les temps que nous vivons sont pires qu’à l’époque de la guerre civile et les cycles de violence vécus à Tripoli. Nous sommes des morts-vivants. Chaque matin, nous ne savons pas si nous pourrons nous acheter à manger pour la journée », dit cette femme en soupesant quelques tomates et pommes de terre, avant de les remettre sur l’étal, découragée par leur prix.

Devant une boutique du quartier des Darawiche, qui sépare Bab el-Tebbané de Jabal Mohsen, Moustapha Maoula, 16 ans, qui fait des études d’infirmier dans un lycée technique, explique qu’il ne peut pas se permettre de suivre les stages requis dans les hôpitaux dans le cadre de sa formation. « Je dois travailler pour faire vivre ma famille, car personne chez moi ne travaille », confie l’adolescent. Pour huit heures par jour dans cette boutique du quartier, il est payé 450 000 livres par mois.

Moustapha rêve de trouver du travail à l’hôpital près de chez lui, mais n’a plus beaucoup d’espoir en raison de la crise économique. Et depuis qu’un jeune manifestant, Omar Taïba, a été tué en janvier dernier lors de la répression d’une manifestation, il n’ose plus se joindre aux protestations. « Si je suis blessé ou jeté en prison, la situation de ma famille empirera », soupire le jeune homme.

Le taux de chômage dans ce quartier « est de plus de 65 % », affirme Mohammad Zahra, moukhtar de

Tebbané, qui compte quelque 80 000 habitants. Quant au décrochage scolaire, il « atteint 80 % », ajoute-t-il en assurant se baser sur une étude de l’Unesco. « Il est normal, par conséquent, qu’une explosion sociale se produise si rien n’est fait » de la part des autorités face à la crise, redoute le moukhtar. Il souligne qu’un nouveau problème est venu s’ajouter à ceux auxquels les habitants du quartier sont confrontés : l’eau potable est polluée, et tous les appels à l’aide des riverains sont restés sans réponse. Lire aussi Tripoli, une histoire à la marge du Liban

Interrogé sur les récents troubles, il explique que certaines parties « tentent toujours de provoquer des problèmes entre les habitants et l’armée, mais cette dernière a su résorber l’affaire et a agi avec sagesse » pour éviter que la situation ne dégénère. Plus encore, l’armée a fourni du mazout pour permettre aux générateurs de fonctionner, ce qui a calmé la population excédée par le rationnement sévère du courant et la disparition des carburants envoyés en contrebande en Syrie.

« Les médicaments sont introuvables, les prix des denrées alimentaires ont augmenté de façon vertigineuse, tandis qu’aucune institution publique ne fournit de l’aide, que ce soit le Haut Comité des secours ou autre, et que rien n’est clair au sujet de la carte d’approvisionnement » promise par le gouvernement, déplore le moukhtar. La loi instituant une carte d’approvisionnement devant bénéficier aux familles libanaises les plus vulnérables a été votée au Parlement le 30 juin dernier. Mais il reste de nombreux obstacles encore à sa mise en œuvre. Il est certain « que nous allons vers des événements que nous ne pouvons pas prévoir », s’inquiète encore Mohammad Zahra. Samer Hajjar, professeur d’économie à l’Université de Balamand, est encore plus catégorique et s’attend à des jours difficiles dans la ville. « Il est normal que Tripoli soit la première ville où se déclenchent des affrontements sur fond de crise, car c’est la ville la plus pauvre et la plus marginalisée du pays, et l’État est absent de toutes les solutions depuis plus de cinquante ans », explique-t-il. Pour cet universitaire, les habitants de la deuxième ville du Liban – et la plus pauvre du pourtour de la Méditerranée – ressentent en outre « une grande injustice en raison de la façon dont les appareils de sécurité se comportent avec eux, alors que les services sociaux sont totalement absents ». Pour lui, le ressentiment dans les quartiers populaires est alimenté par l’affaire des détenus islamistes de la ville arrêtés dans la foulée de la bataille de Nahr el-Bared (2007) et qui croupissent en prison depuis une dizaine d’années sans jugement. Mais aussi par le sentiment d’abandon généralisé chez les habitants des deux quartiers. Les députés et les ministres de la ville ont « échoué à jouer leur rôle », estime Samer Hajjar, qui avertit : Tripoli « connaît un vide politique qui peut être aisément exploité par les pêcheurs en eaux troubles ».

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