Irak : le spectre des éliminations politiques pèse sur la campagne électorale

Par Lucile Wassermann (revue de presse : Reportage de la rédaction de France Culture – 30/9/21)*

De nombreux militants ont été ciblés par des hommes armés ces derniers mois en Irak, où des élections législatives se tiendront le 10 octobre prochain. Les victimes accusent des groupes paramilitaires d’être derrière ces attaques et dénoncent l’inaction des autorités.

L’Irak se prépare pour des élections anticipées début octobre, alors qu’une révolte populaire a secoué le pays en 2019 et fait tomber le Premier ministre. Mais la campagne électorale ne se passe pas vraiment comme prévue : une vague d’assassinats, visant les militants du mouvement populaire, s’est accélérée ces derniers mois. Des dizaines d’activistes, de journalistes, d’avocats, et d’autres, ont été tués, enlevés, menacés. Aucune de ces attaques n’a été revendiquée mais ces Irakiens accusent les groupes paramilitaires, très puissants en Irak, d’être derrière cette campagne d’intimidation.

Rencontre avec l’un des principaux organisateurs de la révolte en 2019, visé par des hommes armés

Notre correspondante à Bagdad, Lucile Wassermann, s’est rendue à Kut, dans le sud du pays, pour rencontrer l’un de ces militants, qui a survécu cet été à une tentative d’assassinat.

Au poste de police de Kut, dans le sud de l’Irak, c’est l’une des affaires non élucidées : celle de Qassem al-Tamimi, l’un des principaux organisateurs de la révolte en 2019, visé par des hommes armés le 8 août dernier. Installé derrière son bureau, le commandant en chef ne semble pas très à l’aise : 

« Cela s’est produit il y a un mois, ou plus, et il y a encore des points d’interrogation concernant la véritable accusation, voire, disons, de l’authenticité des accusations, ou de qui est vraiment derrière. »

Climat d’impunité en Irak

Plusieurs rapports, d’autres forces de sécurité, font pourtant état d’une tentative d’assassinat en bande organisée, et rappellent que ce n’est pas la première fois que ce militant est visé. À deux reprises par le passé, des grenades assourdissantes ont été posées devant son domicile. Il est 8h du matin, et nous avons rendez-vous avec Qassem al-Tamimi, à 9h… mais soudain, l’interview prend une autre tournure : le commandant en chef refuse que nous allions rencontrer le militant.

Chargée d’enquêter sur ces crimes, la police est souvent accusée de faire régner un climat d’impunité en Irak. Plus de 30 militants sont morts ces deux dernières années dans le pays et presque aucun assaillant n’a été retrouvé à ce jour.

Après une heure de négociations et de nombreux coups de fil au ministère de l’Intérieur, nous obtenons finalement l’autorisation de rencontrer Qassem al-Tamimi. Il nous accueille chez lui, dans une maison très sommaire. Son large sourire contraste avec la fatigue qui se dessine sur son visage chétif.

« Je pense que les forces de sécurité savent très bien qui m’a visé et qu’il y a un accord avec les assaillants pour que cela ne se sache pas. Je ne dis pas que les forces de sécurité sont derrière l’attaque, mais elles font face à des pressions et des intimidations. »

Qui, alors, en veut à ce point aux militants du pays ? 

Selon ces Irakiens, seules les milices chiites ont suffisamment d’influence pour agir en toute impunité en Irak. Critiqués lors de la révolte en 2019, ces groupes armés veulent faire taire les voix dissidentes selon Qassem al-Tamimi : 

« Elles utilisent l’Irak comme un terrain de jeu pour régler leurs comptes et pour faire passer leurs intérêts avant les intérêts du peuple et la sécurité. Aujourd’hui, je ne peux compter que sur moi-même et sur l’aide de ma tribu, qui se relaie pour assurer ma sécurité. C’est devenu un camp militaire chez moi. »

À quelques jours des élections législatives, ce climat délétère pèse particulièrement sur la campagne électorale. Outre les militants, plusieurs candidats issus du mouvement de contestation ont été menacés. L’un d’eux, Sajad Salim, la trentaine, nous accueille à son domicile.

« Personnellement, je continue la campagne car c’est exactement ce qu’ils veulent : nous faire taire et leur laisser la voie libre aux élections. Tout cela affecte énormément la démocratie dans le pays, mais nous sommes sortis pour réclamer nos droits en 2019 et cela a fait avancer les choses. Il faut continuer. »

Un combat, qui ne peut se mener qu’à deux possibilités, selon cet Irakien d’une trentaine d’années, qui n’a cessé de manifester en 2019. 

Sajad Salim :

« Soit ceux qui ont le pouvoir en Irak acceptent que les manifestants font partie du pays et ont le droit d’avoir une représentation politique, et on peut espérer une amélioration de la situation… soit ce n’est pas le cas, et le pire adviendra. »

En attendant, ces candidats et militants ne se découragent pas à changer le visage de l’Irak par la voie démocratique, malgré les risques pour leur vie.

*Source : France Culture

Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s