La reconnaissance faciale ou l’œil du colonisateur

Par Thibault Prévost (revue de presse : Arrêt sur images – 21/11/21)*

D’Israël à l’Afghanistan, de l’Inde à la Chine, les technologies de surveillance automatisée épousent des projets politiques coloniaux et ségrégationnistes. À coups d’intelligence artificielle et de collecte biométrique, jamais l’œil du colonisateur n’a été si perçant.

Ils l’ont appelé Blue Wolf, le loup bleu. Lui, c’est le système de surveillance électronique discrètement déployé depuis deux ans par l’armée israélienne dans les territoires palestiniens occupés, dont le Washington Post a révélé l’existence le 8 novembre (à partir d’informations obtenues par l’ONG israélienne Breaking The Silence, qui récolte des témoignages d’anciens soldats). Son but : contrôler en un clin d’œil, automatiquement ou manuellement, tout Palestinien présent sur le territoire, et ordonner – ou non – au soldat d’intervenir. Dans la vieille ville d’Hébron, site sacré pour les trois religions monothéistes, 40 000 Palestiniens cohabitent avec 400 à 850 colons israéliens. Désormais, dans ce territoire-apartheid, renommé H2 par l’occupant, atomisé par les checkpoints et les watch points (recensés sur la carte interactive de l’ONG Hebron Apartheid),chaque Palestinien peut être contrôlé puis pris en photo à l’improviste par l’un des 2000 soldats israéliens. Ensuite, trois possibilités : l’écran du téléphone affiche vert, rien ne se passe. Jaune, vous êtes placé en détention provisoire. Rouge, vous êtes arrêté. Implacable.

Le système, d’une efficacité glaçante, repose sur quatre dispositifs. Tout d’abord, une application pour smartphone, Blue Wolf, capable de scanner les visages et les codes-barres des cartes d’identité des Palestiniens. Ensuite, une base de données biométrique, le Wolf Pack, que l’un des soldats décrit anonymement comme un « Facebook pour Palestiniens », qui rassemble les visages des Palestiniens enregistrés, une montagne de données personnelles (liens familiaux, niveau d’éducation, etc…), et un identifiant unique qui définit leur « note de sécurité » personnelle. Ensuite, un réseau de caméras de surveillance « intelligentes », dotées de capacités de reconnaissance faciale automatique, installées en 2020 dans la zone H2, et présentées alors comme de « simples » caméras de vidéosurveillance pour faire émerger une « Hebron Smart City » (la « ville intelligente » a bon dos). Enfin, une seconde application pour smartphone, White Wolf, distribuée (officiellement depuis 2019) aux colons juifs (plus particulièrement à leurs responsables locaux de sécurité) installés en Cisjordanie, à Hébron et dans la colonie voisine de Kiryat Arba, où résident 8000 habitants. Son utilité : contrôler les allées et venues des employés palestiniens des colonies, en scannant leur carte d’identité.

Depuis un an, Tsahal fait dans le ludique : ses soldats sont encouragés à photographier le plus de Palestiniens possible, sans distinction, enfants inclus, au rythme de « plusieurs centaines chaque semaine », selon les témoignages de soldats anonymes

Plus terrifiant encore, le Washington Post nous apprend, par la voix de quatre anciens soldats, comment la base de données biométrique a été bâtie. Comment, en l’espace de deux ans, les soldats israéliens ont – illégalement – collecté les visages de milliers de Palestiniens, à Hébron et dans le reste du territoire occupé, et constitué une base de données biométriques sans consentement des sujets. Via leurs caméras « intelligentes », qui enregistrent et identifient H24 sans demander la permission, mais pas que. Depuis un an, Tsahal a fait dans le ludique : ses soldats sont encouragés à photographier le plus de Palestiniens possible, sans distinction, enfants inclus, au rythme de « plusieurs centaines chaque semaine », selon les témoignages de soldats anonymes. Pire, les unités ayant collecté le plus de visages ont gagné des prix –une soirée de permission, par exemple. Un an plus tard, à l’autre extrémité du processus, un soldat prend ses ordres de l’État israélien, réduit à une pastille colorée sur un écran. Vert : laisser partir. Jaune : détenir. Rouge : arrêter. L’arbitraire en monochrome. Pour qui ? Le renseignement israélien, explique Libérationle 9 novembre. Pour quel motif ? Rien de tout cela ne s’affiche sur l’écran du soldat. Le soldat exécute, point.

Recenser, photographier, capturer, collecter, identifier, assigner, analyser, classifier, contrôler : le projet Blue Wolf déploie tout l’arsenal du projet colonisateur, dopé aux algorithmes et aux technologies de l’information. « La colonisation, écrit la journaliste turque Malaka Shwaikh sur TRT World, signifie la mort de la vie privée. Elle signifie l’invasion de vos espaces les plus intimes, où et quand le colonisateur le souhaite. (…) Les Palestiniens, à l’intérieur comme à l’extérieur de la Palestine, vivent déjà dans une dystopie technologique ». Dystopie où « le secteur de la haute technologie recrute des entreprises privées pour assurer les fonctions coloniales de son régime militaire sur les Palestiniens », selon le sociologue Elia Zureik, spécialiste des régimes de surveillance au Proche-Orient. Israël n’est pas un cas isolé : partout dans le monde, l’intelligence artificielle et l’analyse de gros volumes de données (big data) sont mis au service de politiques coloniales. Au service de cette obsession cybernétique : tout connaître, sur tout le monde, dans chaque recoin du territoire.

En août dernier, lors de la chute de Kaboul, The Intercept rapportait que les Talibans avaient mis la main sur des appareils appelés HIIDE (pour « Handheld Interagency Identity Detection Equipment »), abandonnés par l’armée étasunienne en pleine retraite. Ces appareils portables, similaires à l’application Blue Wolf, étaient utilisés pour collecter des données biométriques (iris et empreinte digitale, notamment), constituer une base de données centralisée sur la population locale, vérifier l’identité d’une personne instantanément, et comparer les empreintes digitales relevées sur des bombes à la base de données. Selon la journaliste d’investigation Annie Jacobsen, autrice du livre First Platoon sur le sujet, le Pentagone ambitionnait de collecter les données biométriques de 80% de la population afghane, soit 25 millions de personnes. Personne, explique une source à The Intercept, n’avait jamais imaginé que cet outil de recueil biométrique (encore une fois effectué en-dehors de tout cadre légal) puisse changer de mains. Et qu’il puisse être un jour utilisé pour traquer les collaborateurs afghans de l’armée étasunienne, plutôt que ceux qu’elle considérait comme des menaces – car si les Talibans n’ont probablement pas les moyens techniques de l’utiliser, le renseignement pakistanais (ISI) les a. D’un occupant à un autre, les objectifs changent, le cadre technique reste. Ironiquement, explique Jacobsen au MIT Technology Review, ces outils pourraient permettre au groupe islamique d’obtenir ce que les Marines cherchaient : la « domination de l’identité » afghane.

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