Tunisie : les discriminés politiques encore sous le joug de la répression

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Mardi 21 mars 2017, les discriminés politiques se sont rassemblés à la Kasbah. Ils ont été accueillis par un cordon sécuritaire pour les maintenir bien loin de la Présidence du gouvernement. Très vite la tension est montée d’un cran. Les policiers ont aspergé, en plein visage, les militants de la première ligne par des aérosols lacrymogènes. Devant le refus de toute reprise des négociations, les discriminés politiques ont annoncé une semaine nationale de protestation du 15 au 22 mars, après avoir suspendu une grève de la faim de 33 jours. Ils réclament leur recrutement dans la fonction publique après des années de harcèlement par la police politique de Ben Ali. En 2015, le ministère de l’Intérieur a reconnu ses crimes d’espionnage, de torture et de discrimination à l’embauche contre des centaines de militants. Cependant, les multiples négociations n’ont pas abouti à la réparation des préjudices. De Bizerte, Kef, Sidi Bouzid et Sfax, quatre militants racontent le calvaire de la dictature qui continue jusqu’à aujourd’hui.

Amina Ben Amor, discriminée… depuis la naissance

« Mon premier interrogatoire, je l’ai eu à l’âge de huit ans. Deux hommes sont venus à l’école pour m’interroger sur mon père, Abdelaziz Ben Amor, qui vivait dans la clandestinité après une condamnation à six ans de prison en 1991. Ils étaient grands et gros et je ne comprenais pas trop ce qu’ils voulaient de moi. Accompagnés d’une assistante sociale, ils m’ont interpellé dans une salle vide, en présence du directeur de l’école. Ils voulaient avoir des informations sur mon père. Je répétais ce que ma mère m’a appris à dire aux étrangers. L’un d’eux s’est rendu compte que je ne disais pas la vérité. Il m’a giflé et c’était la gifle que je n’oublierais jamais. Après, j’ai été tabassée des centaines de fois au lycée et surtout à l’université. Cette première gifle me fait encore mal. Elle est le début d’un parcours de répression et d’injustice qui continue jusqu’à aujourd’hui ».

A 33 ans, Amina Ben Amor est veuve et mère d’une fille de 10 ans. Après une maîtrise d’anglais obtenue à Sfax en 2005, elle passe près de 20 concours pour accéder à la fonction publique. Toujours refusée, Amina ne se doutait de rien jusqu’au jour où un policier lui jette à la figure « tu n’auras jamais un poste dans la fonction publique ! Ton nom est sur une liste noire ! » se rappelle-t-elle. Amina se tourne, alors, vers le secteur privé. En 2007,elle décroche un poste d’assistante à British Gaz. « Ils étaient satisfaits de mon travail et j’étais en bon terme avec mes supérieurs et mes collègues, jusqu’au jour où le directeur m’annonce, avec regret, la décision de me licencier. Il n’avait pas d’arguments pour s’expliquer … Il avait honte, mais j’ai compris ». Déçue, Amina se radicalise. Elle se consacre pleinement au militantisme au sein de l’Union des diplômés chômeurs. En 2011, lors d’un sit-in des forces de l’ordre à Sfax, un ancien policier politique l’interpelle dans la rue et lui avoue avoir été chargé de sa surveillance et qu’elle pourrait même citer son nom devant un juge « si un jour justice sera faite » ironise Amina.

Kaouther Ayari, fugitive sous Ben Ali, discriminée en démocratie

« Entre 2004 et 2009, ma vie était un cauchemar interminable. j’étais recherchée sans mandat d’amener. Les policiers ont harcelé ma famille à Menzel Bourguiba. Ils ont terrorisé ma mère, confisqué les papiers de mon frère, interrogé ma sœur quotidiennement au poste de police. Ils m’ont interdit de poursuivre mes études et m’ont poursuivie partout. J’étais obligée de devenir SDF ou plutôt une fugitive qui doit se débrouiller toute seule sans mettre en danger la vie des autres. Tous mes rêves d’études et de carrière se sont brisés sous les bottes de l’uniforme policier. Mais j’ai gardé le sourire car je savais que le peuple allait se révolter ».

Qui ne se rappelle pas des discours enflammés de la jeune femme frêle sur la place Mohamed Ali, durant les premiers jours du janvier 2011 ? Kaouther Ayari, 37 ans, militante de gauche et mère d’une petite fille de 7 ans, est une figure des discriminés politiques. Sa première manifestation date de 1996 quand elle était encore élève. Depuis son jeune âge, Kaouther a pris l’habitude de voir sa famille discriminée des aides sociales car son père refusait la carte d’adhésion au RCD. Avec ses dix frères et sœurs, elle avait une seule idée en tête; réussir ses études et travailler pour aider sa famille. Mais son adhésion à l’UGET, à l’Union des jeunes communistes puis au Parti des travailleurs lui a coûté cher.

En 2007, elle se marie et déménage à Jerba pour échapper à la répression. Mais sa réputation d’opposante au régime la poursuit. De retour à Tunis en 2009, la répression a repris des plus belles. « J’étais contrainte à déménager tous les deux mois. Les policiers me poursuivaient partout. Évidemment, j’étais interdite de voyage, de travail et de vie tout simplement ». En 2015, le nom de Kaouther Ayari figure sur la liste des discriminés politiques reconnus comme tels par le ministère de l’Intérieur. Depuis, Kaouther n’attend pas. Elle est dans tous les sit-ins, toutes les manifestations et toutes les grèves de la faim pour réclamer ses droits.

Safouen Bouzid, le harcèlement judiciaire après la révolution

Je participé au sit-in de la Kasbah. Je pense qu’en plus du fait que je sois fiché avant la révolution, le système insiste à me punir parce que j’ai participé à faire tomber le gouvernement de Mohamed Ghanouchi. Menzel Bouzayane, d’où je viens est l’une des régions qui ont fait réussir la révolution. Nous avons résisté à la répression et organisé la résistance dans toute la région. Quelques jours avant le départ de Ben Ali, nous avons confisqué les archives du poste de police de la ville. Mon nom figure sur la liste noire des opposants à poursuivre, à harceler et à empêcher de travailler. J’ai envoyé ces documents à la commission qui a pris en charge le dossier au sein du gouvernement tout en sachant qu’elle ne va rien faire. Je sais que je suis encore blacklisté ».

Depuis ses années de lycée, Safouen Bouzid, 33 ans, participe aux manifestations organisées par le bureau local de l’UGTT pour la cause palestinienne et contre l’invasion américaine de l’Irak. En 2001, il est admis à la Faculté des lettres de Sousse et devient membre de l’UGET. Il réussi une seule année d’études en français avant de devenir une cible de la police politique. « En 2011, dans les archives de la faculté, j’ai trouvé les preuves qui attestent que la police police était derrière toutes ces années de redoublement ». En 2005, Safouen est l’un des leaders de l’Union générale des étudiants tunisiens qui s’est opposée ouvertement au Sommet mondial de la société de l’information organisé par Ben Ali. Après plusieurs manifestations qui ont accompagné l‘appel du 18 octobre, Safouen et des dizaines de militants sont contraints de passer à la clandestinité pour échapper aux arrestations.

Dès le 24 décembre 2010, Safouen prend en charge la mobilisation de Bouzayane contre la dictature. Après le 14 janvier, il organise avec d’autres jeunes de Bouzayane, Thala et Kasserine le premier sit-in de la Kasbah « avant qu’il soit confisquer par les partis politiques et des syndicalistes corrompus » regrette-t-il. Retour au bercail, Safouane ne quitte plus Bouzayane où il organise une centaine de sit-ins pour le travail et le développement dans sa région. Il récolte plusieurs procès dont trois en cours avec des chefs d’accusation lourds tels que la désobéissance civile, l’agression d’un fonctionnaire public, l’entrave à la liberté de travail et provocation d’incendie dans des locaux non habités. « Je reçois régulièrement des propositions d’asile à l’étranger mais je refuse de jeter l’éponge » affirme-t-il malgré la fatigue.

Mouadh Harbaoui, dernière génération des discriminés politiques

« Je n’oublierais jamais le jour où Achref Barbouche, actuellement conseillé auprès du ministre de l’Éducation, voulait me persuader de renoncer à l’UGET et de rejoindre le RCD pour pouvoir travailler. En 2008- 2009, nous étions étudiants dans la même faculté au Kef. Il m’a clairement fait comprendre que si je continuerais à militer contre Ben Ali, je finirais par crever. Cet imminent conseillé était le rapporteur de la police à la fac. Maintenant, il est au pouvoir alors que je suis au chômage. La discrimination est le fait qu’un rapporteur de la police accède au travail alors que d’autres étudiants sont punis pour leur militantisme »

Mouadh Harbaoui, 30 ans, du Sers ( 30 km du Kef) était membre de l’UGET depuis 2006. Il réussit sa première année de préparatoire à Bizerte avec mention bien. Pour des raisons de santé, il demande une année sabbatique pour ne pas perdre les quelques avantages de bourses et de logement gratuit.. D’après lui, sa demande était refusée parce qu’ il appartenait à l’UGET. « Le médecin de la fac m’a carrément dit que j’aurais dû aller à l’UGET pour obtenir un certificat valide ». Au bout de quelques semaines, il a été éliminé des cours. « Je me suis retrouvé dans la rue et j’ai perdu espoir de devenir ingénieur » regrette-t-il. L’année suivante, Mouadh s’inscrit au Kef où il obtient une licence en E-services avec la mention très bien. Durant ses années d’étude, il essaye de passer inaperçu même s’il continue à faire partie de l’UGET. Pensant qu’il n’était plus dans le collimateur du système, il passe avec confiance le concours de la CAPES. Mais il ne réussit pas. Après quelques échecs, Mouadh commence à se poser des questions. « Je voyais mes amis réussir et convoqués par différentes administrations, pas moi. J’étais pourtant parmi les premiers de ma promotion. Mais j’ai compris par la suite que mes choix personnels sont la cause de l’injustice que je vis ».

Henda Chennaoui 23 Mar 2017

Journaliste indépendante, spécialiste en mouvements sociaux et nouvelles formes de résistance civile. Je m’intéresse à l’observation et l’explication de l’actualité sociale et économique qui passe inaperçue

http://nawaat.org/

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